lundi 23 août 2010

8 - 9 : Chacun sa Croix


8 – 9

La maîtresse de maison confie une soupière à Tom et les deux vont respectivement s’asseoir en face de leur moitié. On soulève le couvercle sur une crème de maïs aux morilles.
- « Je vous sers ! »
Les bols sont tendus vers Vanessa qui munie de sa louche les remplit plaisamment.
Élisa goûte et commente :
- « Quel délice ! J’avoue n’en avoir jamais dégusté, il s’agit d’une très agréable découverte. »
- « J’en suis ravie. Prends-tu le temps de cuisiner ? »
- « Je m’en garde, je n’ai aucun talent pour cela. »
- « Eh bien, d’avoir su divertir tes papilles me va droit au cœur. »
- « J’aurais préféré un velouté de trèfles… » Précise Victor en sourdine à l’attention de Tom qui prend le mot au vol et le réexpédie en gloussant :
- « Cette intervention tombe à pique ! »
- « En fait, pour tout avouer, j’ai horreur d’être en contact physique avec les aliments depuis toujours. Je supporte à peine la vue d’une viande sanguinolente. Je ne mange pas de crustacés parce qu’il faut y mettre les doigts. Je me fais même prier pour éplucher une pomme, alors cuisiner est un calvaire pour moi. »
- « Encore une chance que tu manges avec goût ce soir à ma table… Quand à vous autres, je vous conseille de vous tenir à carreaux ! »
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lundi 16 août 2010

8 - 10 : Chacun sa Croix


8 – 10

Tous se mettent à rire et offrent des regards étincelants aux flammes des bougies. Les jeunes liens qui les unissent tissent leur toile sur les murs et les ombres s’y retrouvent.
- « Pour changer de sujet, Victor vient de me confier son manuscrit. Le mystère absolu est dévoilé !»
- « Tu as de la chance, j’ai tout fait pour le soudoyer, peine perdue ! »
- « Je ne savais pas que tu écrivais. De quoi parles-tu ? »
Tom lui fait apercevoir la couverture.
- « "Aux quatre coins de l’homme". Fais-tu référence aux points cardinaux ? »
- « Brièvement, je me suis plus spécialement intéressé aux saisons humaines : la naissance, la formation, la maturité et naturellement le déclin. »
- « Printemps, été, automne, hiver, autrement dit : le temps qu’il a passé à élaborer son ouvrage ! »
- « J’imagine que tu décris la vie d’un personnage… Est-ce l’esquisse d’une autobiographie ? »
- « Il y a des parties de moi dans ce récit comme il y a une part de nous dans chaque être humain, or j’ai justement fait le choix de quatre personnages différents, deux hommes et deux femmes pour respecter un certain équilibre. Ils ont des tempéraments très distincts : une fillette sanguine, un adolescent nerveux, une femme bilieuse et un vieillard lymphatique, tous confrontés à la même évidence que nous : la vie.»
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lundi 9 août 2010

8 - 11 : Chacun sa Croix


8 – 11

- « Pourrais-tu résumer le message de tes personnages ? »
- « Pourrais-tu me passer l’eau, s’il te plait ? »
- « Eh bien, l’enfant te dirait qu’il faut avoir l’avidité du savoir, le teen-ager te dirait qu’il faut vouloir par-dessus tout, la femme te dirait qu’il faut pouvoir oser et la vieillesse t’apprendrait à te taire. »
- « Sur ces bons mots, je vais chercher la suite de notre dîner… »
Vanessa disparaît. Élisa est hypnotisée par son voisin. Cette aura magnétique la captive autant que cette voix chaude et envoûtante. Tom toussaille mais elle a plongé dans les yeux passionnés de Victor et ne semble pas vouloir remonter à la surface.
- « Pourrait-on me procurer du feu, s’il vous plait ? Ou dois-je me rouler par terre ? »
Vanessa reparaît dans un courant d’air.
- « Tu ne vas pas te mettre à fumer. Écoute plutôt ce qui nous attend… Magret de canard sauce au miel citronnée, le tout arrosé au champagne, cela ira-t-il ? »
- « Rapport qualité-prix, tu es véritablement ma meilleure adresse, mais le plus délicieux dans ta cuisine c’est toi. »
Tom va tendrement buter contre l’épaule de son amie qui s’abandonne à son contact.
- « Arrêtez ! Vous m’alléchez ! »
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lundi 2 août 2010

8 - 12 : Chacun sa Croix


8 – 12

Victor prend le cours des opérations, il garnit chaque assiette avec soin.
« Comme il est raffiné. Il doit avoir les mains douces… »
Élisa se prend à songer qu’elle se laisse manipuler par ces mains qu’elle admire. Elle se détourne, ébranlée par la confusion de ce sentiment inattendu. Elle se régale de ce dîner mais commence à caler, les autres ne mollissent pas. Elle jette un œil discret sur sa montre; la soirée est déjà bien avancée. Elle refuse de prendre du fromage (du vrai qui pue, même avec des pincettes elle n’y toucherait pas) prétextant de se réserver pour le dessert. Un dessert singulier qui va lui procurer immédiatement comme une sorte de vertige.
Lorsque Vanessa a proposé des glaces coco, jamais Élisa n’aurait pensé qu’elle reviendrait avec un miroir recouvert de cocaïne. Elle s’affole intérieurement. Elle n’en consomme pas et se sent prise au piège par des conspirateurs toxicomanes. Victor, avec délicatesse, trace des lignes blanches avec la tranche de sa carte bleue, puis il l’essuie entre deux doigts et se frotte la gencive avec ravissement comme pour ne rien perdre. Vanessa confectionne de petites pailles avec du papier doré et les pose devant eux. Victor aspire puissamment son trait et se racle un peu la gorge avant de pousser le miroir vers sa femme qui ne tarde pas à s’enneiger. Le miroir passe à Tom, il s’exécute sans réfléchir et fait suivre le dessert qui se retrouve devant Élisa.


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lundi 26 juillet 2010

8 - 13 : Chacun sa Croix


8 – 13

Elle reste figée telle une poule devant un couteau où elle finit par percevoir sa réflexion totalement démunie. Elle lève des yeux perdus vers Tom qui se veut rassurant en venant lui caresser le mollet de la pointe du pied sous la table. Victor lui frôle le bras en l’encourageant :
- « Un pour tous, tous pour un ! »
- « Ne sois pas inquiète, tu es en lieu sûr et surtout tu es bien encadrée. »
Élisa se tâte encore, mais ils insistent tellement, et puis tout a été si parfait jusqu’à présent. Elle se laisse influencer et pique du nez sur le miroir, armée de sa paille dorée elle inspire le toxique timidement et se met à attendre sa transformation. Rien n’intervient. Bizarre.
« Ce ne doit pas être si terrible que ça. »
- « Regagnons le salon si vous voulez. Nous pourrons mieux nous détendre. »
Les hommes en profitent pour batailler à grand renfort de vaporisateur à bonsaïs. Vanessa sélectionne « lounge » dans la bibliothèque musicale de l’ordinateur, dès lors des nappes mélodiques envahissent la pièce. Une rythmique africaine accentuée par des intonations électroniques, une voix, un refrain, les tintements d’un singulier triangle. Élisa qui a trouvé sa place sur un canapé est prise d’une bouffée de chaleur. Elle souffle sur sa frange et le miroir l’attend. Ce miroir qui traverse le salon et le transforme en Palais des Glaces. Ils s’agitent, ils parlent de plus en plus et de plus en plus vite, ils sont moites, ils sont bien, ils font corps avec la musique. Leurs sensations se décuplent, esclaves de la stimulation de leurs endomorphines, ils se complaisent langoureusement dans leur vice et dopent leurs hypothalamus.


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lundi 19 juillet 2010

8 - 14 : Chacun sa Croix


8 – 14

Un solo de guitare, une orchestration structurée, une ambiance harmonieuse. Les quatre s’équilibrent quelque soit le débat ou l’agitation du moment. Élisa s’emballe sans même s’en rendre compte. Ses pupilles dilatées sont en suractivité. Elle serre les dents tout sourire. Ils batifolent indifférents aux réalités de l’existence, voués à la passion, à la flûte et au gong. Il est tard, ils ne sont guère fatigués. Les titres des morceaux de musique continuent à défiler sur l’écran multimédia et les sons opèrent leurs magies impalpables.
Élisa se fait indiquer les toilettes. Vanessa et Tom entament la lecture du manuscrit de Victor qui en profite pour écrire un mail.
Élisa monte l’escalier vert et débouche sur l’étage des chambres.
« Deuxième porte sur la droite. Bonne indication. »
Elle n’en peut plus, pourtant elle ne parvient pas à se soulager, comme déconcentrée par un bruit sans importance, une sorte de froissement ou quelque chose dans ce goût-là. Un piano retentit en bas, ce n’était rien, elle se relâche dans un soupir. Elle tire la chasse et s’apprête à sortir, quelqu’un l’attire d’un coup et la rabat contre le mur du couloir : Victor !


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lundi 12 juillet 2010

8 - 15 : Chacun sa Croix


8 – 15

Victor se renverse contre elle, la maîtrise, enserre le joli visage entre ses doigts. Il la contemple un instant avec intensité et l’embrasse fougueusement. Élisa le repousse puis l’attire, débordée par cette effusion de sensualité. Il la soulève et la replace vigoureusement contre le mur ébranlant une aquarelle. Elle ne se défend plus. Elle ondule alors qu’il découvre son corps prisonnier de ses vêtements. Les mains qu’elle s’interdisait tout à l’heure la parcourent, la palpent, l’attisent. Le regard profond qui la découvrait au cours de la soirée est désormais vitreux de désir. Les mots ne franchissent plus ses lèvres enflées d’érotisme. Sa respiration qui s’accélère conditionne celle d’Élisa à s’exalter. Une armée d’archets s’immisce dans le couloir les refoulant vers une chambre toute proche aux sons des violons. Ils se précipitent sur le lit. Ils se gavent des arômes de l’autre dans l’urgence de l’excitation et du délit. Victor se montre plus ferme dans ses intentions. Il veut connaître ce sexe mystérieux, ses doigts fouillent la terre humide qu’il veut fertiliser. Violons. Ils chevauchent irrités par le musc et la sueur. La musique s’arrête. Élisa alertée rouvre les paupières malgré les saccades.

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lundi 5 juillet 2010

8 - 16 : Chacun sa Croix


8 – 16

« Han ! » »
Puis encore :
« Han ! »
Élisa se crispe.
- « Tu as entendu ? »
Victor change d’orientation, il la dévisage en la pénétrant avec application, mais elle resserre ses cuisses et insiste :
- « Tu as entendu ? »
- « Oui, sans doute Tom et Vanessa… »
Il la caresse, la respire, la savoure. Il sait qu’elle est en train de comprendre, qu’en cette minute elle est parcourue de frissons contraires, d’envie et de dégoût. Un nouveau cri discret. Élisa fixe la croix grecque à la tête du lit. Victor tente de la faire revenir par de gourmandes morsures.
« Deux lignes, quatre points, une fusion. Aïe ! »
Elle clôt les yeux. Ça revient. Elle se contracte. Victor se tend comme un arc, il jouit en se saisissant la poitrine puis se laisse tomber à côté d’elle presque inconscient. Élisa l’abandonne et va prendre une douche, elle s’accroupit et se met à sangloter sous une cascade d’eau tiède. Les murs semblent vouloir l’écraser. La lumière est horrible.
« Je savais qu’il ne fallait pas venir ! »

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lundi 28 juin 2010

8 - 17 : Chacun sa Croix


8 – 17

Elle ressort vingt minutes après, rouge et déconcertée. Elle n’ose plus descendre, aussi s’assied-elle sur le bord du lit. Victor lui tourne le dos, il semble avoir du mal à se remettre de sa performance. Il cherche l’air bruyamment.
- « Est-ce que ça va ? »
Il répond avec difficulté :
- « Juste un mal de crâne. Je vais me reposer. »
- « Tu rigoles, tu ne vas pas me planter toute seule en galère ! »
- « Quelle galère ? Il y a ton mec en bas si tu as un problème ! »
« Quelle ironie ! »
Elle l’attrape par le bras et le secoue.
- « Tu me fais mal. J’ai une crampe. J’ai dû prendre une mauvaise position. »
Élisa sent la colère monter et elle quitte la pièce dans un excès d’humeur. Elle dévale l’escalier. Tom et Vanessa sont assis sur le divan et lui sourient, les cheveux en bataille.
- « On rentre ! » jette-t-elle à Tom tout en les évitant. Il embrasse silencieusement Vanessa avant d’emboîter le pas à sa compagne.


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lundi 21 juin 2010

8 - 18 : Chacun sa Croix


8 – 18

Arrivés dans la rue, ils traquent mentalement la moindre réaction de l’autre en simulant l’indifférence. Mais après s’être confinés à l’intérieur de la voiture, l’espace se met à manquer presque autant que l’air. Élisa entrebâille sa vitre et plonge la tête vers le vent qui vient lui fouetter les idées et lui humecter les iris. Les ombres se font rares aux coins des avenues, la ville sommeille tamisée par les halos orangés des réverbères. Tom traverse la capitale fluide.
Élisa ne ressent plus rien que ce courant d’air qui la saisit. Il se gare, elle lui lance un coup d’œil.
« Il est couvert de paillettes ! »
Ils s’ignorent jusqu’à la porte d’entrée. Le téléphone commence à sonner. Tom cherche désespérément ses clefs dans sa poche. Le téléphone rage de l’autre côté de la porte. Il supplie Élisa de farfouiller dans son sac et de trouver son trousseau. Elle sort son agenda. Le téléphone gémit. Elle trouve son paquet de mouchoirs. Le téléphone s’égosille. Tom trépigne. Élisa trouve enfin ! Ils entrent. Le téléphone se tait.

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lundi 14 juin 2010

8 - 19 : Chacun sa Croix


8 – 19

- « C’est pas vrai ! »
- « Il en est toujours ainsi. »
Mais la sonnerie reprend sans tarder. Tom décroche comme s’il en dépendait de sa vie.
- « Allô ? »
Il écoute avec attention. Il ne répond pas.
« Je suis sure que c’est elle. Elle souhaite savoir si son amant est bien rentré. »
Élisa se torture moralement.
« Pourquoi reste-t-il bouche bée ? Puisqu’elle lui fait un effet pareil, je ferais mieux d’aller me coucher ! »
- « J’arrive tout de suite. Où ça ? Es-tu certaine ? »
Élisa se dresse :
« J’espère qu’il plaisante ! »
- « Attends-moi ! J’arrive ! »
Tom raccroche. Élisa fulmine.
- « Il faut que j’y aille. »
- « C’était elle, n’est-ce pas ? »
- « Oui. »
- « J’osais espérer que nous nous en tiendrions à cette unique expérience or force est de constater que dans ton esprit malade, tu considères désormais cette situation malsaine comme établie ! »
Tom l’agrippe fermement par les avant bras, son regard est fou, il s’évertue à cracher ses paroles :
- « Victor a fait une crise cardiaque. IL EST MORT! »

lundi 7 juin 2010

9 - 1 : L'étoile flamboyante


9 – 1

L’ÉTOILE FLAMBOYANTE


Nous sommes nés dans cette maison de 1894, miraculeusement édifiée par un riche agriculteur entre la guerre de 1870 et celle de 1914. Nous étions fiers de la belle demeure qui trônait à Villiers-sur-Marne en banlieue parisienne, entre la gare et l’avenue principale qui remontait jusqu’à la mairie. Nos jeunesses ont animé la bien nommée rue du Bois-Saint-Denis, à l’époque le bois existait encore et longeait les voies ferrées.

Firmin et Gérôme sont nés à droite de l’escalier central, Léon et Auguste sont nés à gauche, rien n’aurait pu changer cet état de fait.


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lundi 31 mai 2010

9 - 2 : L'étoile flamboyante




9 – 2

Le mal avait pris racine au cours des enfances de leurs parents. Du jour où Théodore avait fait avaler des crottes de souris à sa cadette après les avoir traîtreusement glissées dans une boîte à cachous. Adèle n’avait pas pardonné la blague… Dire si la gangrène datait !
Quand le frère et la sœur avaient hérité de la bâtisse carrée, seul l’escalier était parvenu à les accorder. Dorénavant, Théodore possédait la partie droite de la maison tandis qu’Adèle était maîtresse de l’aile gauche.
Ils s’ignorèrent jusqu’à leurs mariages respectifs mais il s’avéra qu’une fois les couples établis : l’atmosphère se gâta.


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lundi 24 mai 2010

9 - 3 : L'étoile flamboyante


9 – 3

On s’espionnait les oreilles collées aux portes ou au plus près des tuyauteries. On jouissait incontestablement des misères voisines. On créait volontiers d’inutiles conflits quand la vie devenait trop paisible. Ordures ménagères, boucan, pots de pisse, tout ce qui pouvait aider à nuire y passait.
Ainsi les enfants des deux bords ne manquèrent pas d’être éduqués dans le mépris de leurs cousins et les humiliations familiales. Les moqueries et les rumeurs allaient bon train, les coups pernicieux faisaient rages. Ceux d’à côté étaient toujours moins : moins beaux, moins vifs, moins intelligents, moins bien présentés.
Si l’on considère que celui qui n’a goûté au cours de son existence qu’à des pommes pourries les préfère aux saines, on peut aisément imaginer ce que l’on peut ressentir envers l’autre lorsqu’on est élevé dans la méfiance et le ressentiment.

Comment espérer la paix si l’on ne sait pas de quoi il s’agit ?

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dimanche 23 mai 2010

9 - 4 : L'étoile flamboyante



9 – 4

Firmin et Gérôme étaient les plus élégants.
Léon et Auguste étaient les plus malicieux.
Firmin et Gérôme étaient les plus responsables.
Léon et Auguste étaient les plus inventifs.
Firmin et Gérôme étaient les plus polis.
Léon et Auguste étaient les plus sportifs.
Firmin et Gérôme, durant les grandes vacances, aidaient à la taille des rosiers, ce qui leur avait permis d’occuper le jardin donnant sur la rue qu’ils surnommèrent « le parc ».
Léon et Auguste étaient retranchés à l’arrière du jardin et bénéficiaient du potager, du poulailler et autres cages à lapins.
Les clans rivaux s’affrontèrent afin de récupérer l’allée d’arbres fruitiers demeurée neutre à ce jour. Le cerisier, le poirier, le pommier et le pêcher offraient de véritables régals, dignes d’une guerre sans merci. Le secteur, pris en étau entre les deux camps, était suffisamment reculé pour ne pas attirer les regards parentaux. Or une brèche dans le grillage du voisin permettait de pénétrer chez lui dans le but de ravir fraises, groseilles, framboises et cassis.
D’hostiles stratagèmes s’élaborèrent dans l’ombre.

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lundi 17 mai 2010

9 - 5 : L'étoile flamboyante


9 – 5

Par un petit matin brumeux de rosée et sur l’avis d’Auguste qui était resté à l’intérieur pour observer les mouvements ennemis et distraire les parents, Léon traversa la cave humide où s’esquintaient les toiles de son oncle peintes au couteau. Il se dégagea d’une toile d’araignée et poussa de toutes ses forces sur une porte discrète donnant sur l’avant du jardin. Il rampa jusqu’au parc armé d’un sécateur, alerte et décidé. Sans hésiter, il coupa les têtes royales et les restes des roses jaunes, rouges, roses ou mauves furent balancés dans le terrain riverain. Le parc aux allures magnifiques devint un champ d’amertume et le manège continua jusqu’à l’invasion des pucerons sauvagement préméditée par les garnements, pas vus, pas pris, qui réussirent à discréditer le travail de leurs cousins.

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lundi 10 mai 2010

9 - 6 : L'étoile flamboyante


9 – 6

- « La vengeance est un plat qui se mange froid ! » avait lâché Firmin en se cognant volontairement contre Auguste dans le couloir, les yeux luisants d’aigreur.
Le lendemain rien ne se passa, le surlendemain non plus. Un certain temps s’écoula.

Léon aimait l’heure crépusculaire, la fraîche odeur de la nuit naissante striée de lignes roses, aussi accompagnait-il sa mère dehors. Elle parcourait la pénombre du regard appelant le chat qui ne souhaitait pas rentrer bien que la pâtée soit servie. Le petit garçon en profitait pour visiter son ami Nestor, un lapin à qui il avait épargné la casserole tant son désespoir avait ému sa mère. Léon confiait ses délires enfantins à l’animal qui l’écoutait sans réagir. La lune miroitait timidement entre les nuages déjà noirs. Un petit vent frais s’immisçait sous les chemises intimant l’heure d’un dîner tardif. On posait à peine les bols sur la nappe bleue que le bénédicité d’à-côté était rincé à l’eau de vaisselle. On mangeait simple et sain sans laisser filtrer un mot. La soupe de légumes au lard, où s’imbibaient des morceaux de pain, fumait entre les mains et brûlait les gosiers. Le chat cherchait à rentrer et miaulait désespérément, la queue tendue vers le ciel, à la porte de derrière. Il faudrait se coucher aux sons de ses jérémiades et s’endormir sur une oreille en gardant un œil ouvert.
L’activité physique de la journée avait finalement raison des corps et les enfants sombraient dans un repos réparateur, nécessaire, car le lendemain ne serait pas sans importance.


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lundi 3 mai 2010

9 - 7 : L'étoile flamboyante


9 – 7

La violence attire l’inhumanité.

Le boomerang de la vengeance venait de revenir entre les doigts de Firmin qui s’arrêta un instant sous le sapin centenaire avec un petit rictus satisfait. Il se frotta les mains vigoureusement sur l’écorce chaude, aussi dans les herbes, il les respira puis se composa une mine angélique avant de se diriger vers le perron. Il replaqua sa mèche rebelle avant de rejoindre la cuisine d’un pas de souriceau. Gérôme l’attendait pour sa leçon de calcul.

« Ils sont parfaits ces petits ! » se disait Gisèle en repassant des mouchoirs dans la cuisine.
« Si tendres ! Si calmes ! Si attentifs ! »
Bientôt elle irait mettre l’eau à chauffer pour le thé. Elle irait sortir la boîte à gâteaux de sa cachette. Les galettes de Saint-Michel-Chef-Chef récompenseraient les soustractions et les divisions du moment. Le goûter rosirait les joues de ses enfants idéaux.

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lundi 26 avril 2010

9 - 8 : L'étoile flamboyante


9 – 8

Quelqu’un frappa à la porte.
- « Giselle ? Puis-je entrer ? »
Giselle se tapota le chignon, s’assura que rien ne traînait avant de répondre.
- « Vas-y ! »
Adèle se précipita théâtralement dans la pièce. Elle tirait à bout de bras un Léon rouge et sanglotant.
- « Mon fils vient de trouver son lapin Nestor étripé et pendu par la peau du pyjama. J’aimerais avoir une explication et vite ! »
Adèle, blême, tremblait de colère. Elle envoya un postillon fatal à Giselle qui s’essuya avant de répliquer :
- « Eh bien va trouver la police ! Ici tu n’as rien à découvrir. Quel drame pour un délicieux animal ! Quant à mes fils tu les accuses à tort, ils sont restés à leurs études tout l’après-midi, j’étais auprès d’eux. Comme à leur habitude ils sont irréprochables. »
Firmin et Gérôme se lancèrent des regards entendus.
À court d’arguments, Adèle quitta les lieux excédée. Elle grommela tout de même entraînant Léon dans son élan :
- « Mieux vaut entendre cela que d’être sourd ! »

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lundi 19 avril 2010

9 - 9 : L'étoile flamboyante


9 – 9

De retour chez elle, l’attendait un Auguste aux pupilles hostiles.
- « Je ne pense pas que quelqu’un soit venu de l’extérieur pour crucifier un lapin qu’il n’aurait de surcroît pas volé ! Ce lapin-là, comme par hasard : son Nestor ! Qui d’autre aurait eu accès aux bêtes que Firmin ? Son débile de frangin n’est pas capable d’une chose pareille. Il aurait fait dans sa culotte rien que de tenir un couteau ! Firmin, lui, est suffisamment sadique et méthodique pour avoir dépecé Longues Oreilles ! »
- « Calme-toi mon bonhomme, console plutôt ton frère. »

Celui-ci s’était évanoui dans la nature pour pleurer librement. Il venait de s’effondrer sous le pêcher. Aveuglé par ses paumes, il se vidait de son indignation et reniflait piteusement.

- « Psitt ! Psitt ! »
Embrumé de larmes Léon réalisa à peine ces appels.


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lundi 12 avril 2010

9 - 10 : L'étoile flamboyante


9 – 10

- « Psitt ! Psitt »
Là, il avait percuté. Il tenta de se ressaisir pour ne pas combler d’aise ses affreux cousins s’ils se présentaient.
- « Eh, toi, pourquoi es-tu si triste ? »
La voix émanait de la brèche dans le grillage du voisin. Léon sursauta tandis qu’une tête apparaissait. D’instinct, il recula.
- « Ne crains rien. C’est pour rire. Je me nomme Sarah. Toi, tu es Léon. J’ai entendu ton père t’appeler, il a une voix qui porte. Il est vrai que je t’ai prêté davantage attention depuis que tu m’as offert les roses de votre jardin. Tu as dû te faire sacrément enguirlander pour cela, mais je dois avouer que j’ai compris ton message. Je l’ai estimé très romantique… Voyons-nous demain vers la même heure si tu veux, maintenant ma mère m’attend. »
L’adorable gamine s’était dissoute dans le lierre. Léon resta interloqué par cette rencontre impromptue et singulière. Aussi muet après que pendant, il retourna rassurer les siens de sa présence.

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lundi 5 avril 2010

9 - 11 : L'étoile flamboyante


9 – 11

Auguste vit Léon se transformer en une semaine. Au début, il pensa que ce changement était dû à la mort de Nestor mais les absences répétées de son frère finirent par attirer son attention. Léon multipliait les escapades en solitaire, il semblait absorbé, son esprit vacquait ailleurs lorsque l’on s’adressait à lui. Il était déconcentré, rêveur plus que d’ordinaire. Ce ne fut qu’au terme d’une discussion dominicale qu’Auguste était parvenu à tirer cet étrange aveu de son cadet : « il avait rencontré une étoile, une étoile flamboyante », ce qui ne l’avait ni aiguillé, ni convaincu.

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lundi 29 mars 2010

9 - 12 : L'étoile flamboyante



9 – 12


Auguste fut puni pour avoir poussé Gérôme dans l’escalier alors que celui-ci se pressait d’aller uriner à l’étage inférieur. Le petit gros avait tournoyé avant de s’assommer sur une plinthe. Il était parti geindre. La preuve gonflait sur son front en forme d’œuf de caille. La tante Giselle avait claqué durement son neveu. Ensuite, Adèle s’en était mêlée et les paroles dégénérèrent entre les deux femmes qui s’agrippèrent par leurs tignasses. Les pères accoururent dans l’espoir de les maîtriser. Malencontreusement l’un voulu ouvrir la bouche et l’autre décida de lui fermer le clapet. Les corps se heurtaient du plus jeune au plus ancien et rebondissaient sur les murs comme pour reprendre l’équilibre permettant de nouvelles ruades. Les coups de poings remplaçaient les claques, les ouille ! et les aïe ! occupaient l’espace sonore. La scène ne prit fin que l’éreintement général survenu.
Chacun rentra chez soi, l’œil au beurre noir, claudiquant, revanchard bien qu’épuisé.

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lundi 22 mars 2010

9 - 13 : L'étoile flamboyante



9 – 13


Auguste laissait battre son pied contre le montant du lit. Il observait son frère plier sa chemise sur la chaise en bois dans un recoin près de la fenêtre.
- « Dis-moi Léon, que voulais-tu dire en parlant d’une étoile flamboyante ? As-tu vu une comète le soir où tu pleurais dans le jardin ? »
Léon fit volte-face et offrit des iris étincelants de mystère. Il fixa son frère et alla s’asseoir contre lui après avoir longé le mur couvert de posters d’animaux sauvages blanchis par les agressives après-midi ensoleillées. Désormais, les deux tapotaient en cadence le bas du lit avec leurs talons.
- « Non, je n’ai pas assisté à la montée de l’âme de mon lapin au paradis. J’ai juste rencontré la fille des voisins. »
- « Je ne crois pas la connaître. Me voilà au parfum de ton amourette. Est-elle jolie ? »
- « Je ne sais pas. En tout cas elle réfléchit beaucoup. C’est elle qui m’a parlé de l’étoile flamboyante. L’étoile à cinq branches, celle des bons augures comme des mauvais. Paraît-il qu’elle dispense l’harmonie pour celui qui la repère. Je n’ai pas tout compris…»
- « Je pense surtout qu’elle t’a évité de trop t’apitoyer sur ton sort. Elle t’a donné l’espoir d’un destin moins angoissant. »
- « Je crois que tu te trompes. Je te la présenterai demain. Ainsi vous pourrez en discuter. En attendant, j’ai mal partout. J’ai hâte de m’allonger. »


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lundi 15 mars 2010

9 - 14 : L'étoile flamboyante


9 – 14


Sarah ne s’attendait pas à voir surgir Léon accompagné.
- « Voici mon frère Auguste. »
Elle sourit immédiatement en passant la main à travers le feuillage. Firmin et Gérôme arrivaient au loin et les garçons se tendirent.
- « Venez, passez le grillage. Nous serons mieux chez moi. »
Ils s’exécutèrent et s’évanouirent dans un bruissement de feuilles sèches. Sarah les invita à la suivre, elle fila vers un endroit où les protégeait une luxuriante végétation. Elle grimpa dans une cabane calée entre les arbres. Ils s’installèrent, essoufflés et grisés par leur course.
- « Vous semblez avoir de l'antipathie pour vos cousins...»
- « Ce sont des arrogants sans courage, des faibles et des sournois. »
- « Je ne les connais pas pour arbitrer mais je te trouve bien remonté contre eux. N’ont-ils pas au moins autant de griefs contre vous que vous en avez envers eux ? »
Auguste baissa la tête.

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lundi 8 mars 2010

9 - 15 : L'étoile flamboyante


9 – 15


- « Parlons d’autre chose si tu veux. C’est quoi cette histoire d’étoile que tu as raconté à Léon ? »
- « L’étoile à cinq pétales ? En fait, la nature du nombre cinq exprime la protection qu’apporte la connaissance. Le bien-être issu de la sérénité. La marque du divin qui s’accomplit dans la matière. »
- « Ton raisonnement est trop compliqué pour ma tête ! »
- « L’étoile est un symbole manifestant le nombre cinq qui est puissant dans la nature. »
- « Comment un nombre peut-il être puissant dans la nature ? »
- « Par exemple, regarde tes mains : tu possèdes cinq doigts qui te sont indispensables, n’est-ce pas ? Tu réagis par les signaux que stimulent tes sens qui sont eux aussi au nombre de cinq : la vue, l’ouie, l’odorat, le goût, le toucher. »
Les yeux d’Auguste s’illuminèrent.
- « De même pour les cinq groupes de vertèbres de ta colonne vertébrale : les cervicales, les dorsales, les lombaires, les coccygiennes et les sacrées. »
- « Sacré tu l’as dit ! C’est toi qui m’as l’air d’en être une sacrée ! Tu n’as pas plus simple ? »
- « Si : les couleurs. Les cinq ouvertures de ton visage : tes narines, ta bouche et tes oreilles. Les cinq continents. Je ne te parle pas des cinq premières races, encore moins des molécules de l’eau, etc. Bref, de tout ce qui fait que tu n’existerais pas sans ce nombre magique. »


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lundi 1 mars 2010

9 - 16 : L'étoile flamboyante


9 – 16


Auguste était scié par tant de science.
- « Comment sais-tu tout ça ? »
- « Mon père est passionné par les mathématiques et l’ésotérisme. C’est lui qui ma enseigné le pouvoir du pentagramme. »
- « Es-tu une sorte de sorcière ? »
- « Non. En revanche nombreux sont ceux qui ont péri dans les flammes d’un bûcher pour avoir discouru ainsi. »
Une chute étouffée fut succédée d’un gémissement.
- « Il me semble qu’un intrus vient de faire une douloureuse glissade ! »
Les trois se penchèrent par l’ouverture de la cabane. En bas, Gérôme se tenait la jambe pliée sous le menton et soufflait sur l’entaille superficielle qu’il s’était faite au genou.
- « La curiosité est un vilain défaut, dit-on » maugréa-t-il.
- « Quelle idée réductrice ! Au contraire l’indiscrétion et l’intérêt génèrent d’enrichissantes situations… »
Sarah souriait entre les grimaces.
Gérôme confus se réfugia derrière Firmin. Ce dernier défia l’assemblée perchée du regard. Il se campa solidement sur ses jambes et s’écria d’un air victorieux :
- « Les méchants sont là ! »
Il n’y avait pourtant aucun doute que son alter ego n’en menait pas large.


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lundi 22 février 2010

9 - 17 : L'étoile flamboyante



9 – 17

Sarah sauta la première sur la terre meuble. Elle se réceptionna élastique comme un chat. Dès lors, elle se trouva cernée par une tension désagréable tissée entre le clan d’en haut et le clan d’en bas. Elle se retrouva au centre d’une joute verbale incendiaire, des exhortations fusaient autour d’elle. Des invectives colériques. Les partis ennemis crachaient en sa direction des venins acidulés et fielleux qui finirent par l’ébranler. Elle se boucha les oreilles de ses mains, malgré cela, les propos vipérins la traversaient encore.
Ils ne purent que se taire. Sarah qui avait rassemblé ses forces, avait réussi à crier plus fort qu’eux :
- « Stop ! Êtes-vous devenus malades ? Pouvez-vous, ne serait-ce que m’expliquer l’origine d’une telle discorde ? »

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lundi 15 février 2010

9 - 18 : L'étoile flamboyante


9 – 18


Ils se taisaient. Chacun creusait sa mémoire pour déterminer la cause originelle de leurs tourments. Or ne resurgissaient que des scènes semblables à celle-ci. Pas un point de départ particulier.
Firmin conclut après un soupir :
- « Ça a toujours été ainsi. »
- « Voilà une cause mal définie ! »
- « Oui, mais notre père… »
- « Oui, mais notre mère… »
- « Oui, mais vous dans cette histoire, ne faites-vous que bêtement perpétuer un héritage de rancunes ? »
Ils s’épiaient les uns les autres comme pour sonder la lueur d’une réaction.
- « Ce serait malheureux ! Vous semblez vouloir vous juger sans vous connaître réellement. Ce conflit existant entre vos parents ne vous concerne pas. De mon point de vue, vous payez pour d’autres. Vous devriez avoir le courage de vous découvrir sous un jour nouveau. Plutôt que de vous enliser dans cette fâcheuse facilité, vous devriez chercher à remédier à la haine qui déchire votre famille. Comment pouvez-vous souhaiter vous épanouir dans un contexte aussi malveillant ? »
Silence.

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lundi 8 février 2010

9 - 19 : L'étoile flamboyante


9 – 19


- « N’avez-vous jamais songé à tenter de trouver l’harmonie ? Avez-vous seulement réfléchi à la manière dont vous pourriez rétablir l’équilibre au sein de votre maison ? »
Aucune manifestation.
- « Vous montrez peu de cœur et d’ambition à soigner vos parents. »
- « Et comment voudrais-tu que nous nous y prenions ? »
Le chien-loup assombrissait le ciel peuplé de créatures. Les herbes s’humidifiaient de la luisance de la lune. Sarah rayonnait d’une aura magnétique, ses cheveux sombres et soyeux s’électrisaient de suspense.
- « Comment ? »
Tous ces yeux ronds étaient captifs de sa voix.
- « Tout simplement en vous réconciliant. En faisant l’effort de la compréhension et de la tolérance. Comment ne ressentez-vous pas que ce sang qui coule dans vos veines doit vous unifier, vous renforcer ? Alors qu’ensemble vous pourriez construire, vous ne faites que perdre un temps précieux et une énergie vitale ! »


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lundi 1 février 2010

9 - 20 : L'étoile flamboyante


9 – 20


Auguste sauta de son perchoir. Il aida son cadet à le rejoindre. Vénus apparut dans un voile de nuage. Tous étaient manifestement accablés par ces paroles. Sarah leva les bras et les laissa retomber en une moue dubitative.
- « Mais pour changer, il faut se prendre courageusement par la main. Il faut s’entraider. En avez-vous le désir, la volonté ? Aurez-vous la générosité nécessaire ? »
Piqués à vif, les cousins la toisèrent avant de se radoucir. Gérôme murmura depuis l’obscurité :
- « Nous pourrions essayer ? »
- « Nous pouvons y parvenir ! »
Auguste s’avança vers Firmin qui desserrait à peine les dents. Ils se dévisagèrent et leurs mains s’élevèrent l’une vers l’autre avec une symétrie telle qu’on aurait cru un homme devant son reflet.

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lundi 25 janvier 2010

9 - 21 : L'étoile flamboyante



9 – 21

Ils se tenaient avec poigne quand un signal creva la solennité de l’instant.
Adèle lançait des appels désespérés depuis le potager :
- « Auguste ! Léon ! Où êtes-vous ? Auguuuste ! Léééooon !!! »
Puis un écho incongru répondit depuis le parc :
- « Firmin ! Gérôme ! Avez-vous vu l’heure ? Fiiirmin ! Gérôôôme !!! »
Théodore ne cachait pas son appréhension.
Les garçons se comprirent sans un mot. Ils remercièrent Sarah en l’embrassant et regagnèrent ensemble leur territoire.
- « Nous sommes-là ! »
- « Où ? »
- « Là ! »
Ils apparurent à la lumière des lampes à huile d’une Adèle et d’un Théodore suffocants.
- « Que vous a-t-il pris ? Êtes-vous sourds ou inconscients ? Qu’étiez-vous en train de combiner ensemble ? »
- « Nous étions en train de nous réconcilier. Nous avons gâché assez de saisons et de salive en vaines querelles ! »
Les adultes ne surent quoi riposter, sinon qu’il était l’heure de rentrer.
Sarah vit ses amis détaler en meute vers l’intérieur tandis qu’Adèle et Théodore traînaient au jardin. Elle pensa qu’il faudrait à ces jeunes une forme olympique pour affronter des caractères aussi butés que ceux de leurs aînés dont les voix faiblissaient en s’éloignant :
- « Je suis certain que tes abrutis de fils ont entraîné les miens ! »
- « C’est ça ! Faux cul comme sont les tiens, je ne serais pas étonnée qu’ils aient tout manigancé ! »
…
Une voix claire et quiète s’éleva effaçant leurs persiflages : il était temps pour Sarah de rentrer.

lundi 18 janvier 2010

10 - 1 : Prophétie




PROPHÉTIE

10 – 1

J’habitais au 6 rue du Cherche Midi, dans le 6ème arrondissement parisien, au 6ème étage : 666 - dire si j’étais prédestinée !

Je faisais le tour du pâté de maisons avec mon chien Monsieur lorsqu’un frisson désagréable me saisit. Un étrange courant d’air tournait autour de ma personne et semblait délibérément me suivre quelque soit la direction que j’empruntais.

Monsieur, la truffe collée aux pavés, était obsédé par les potins canins du jour. Je tirais sur sa laisse. Il leva à peine sur moi un œil rétif à la pensée du retour, pourtant, je fis en sorte de contourner l’îlot au trot. Le vent glaçait comme pour mieux me défier. Il virevoltait en ennemi insaisissable, s’échappait, prenait de la distance et resurgissait pour me fouetter de plus belle. Je me pressais pour me mettre à l’abri de ses gifles. Ce fut avec espoir que je me précipitais dans le hall de l’immeuble afin de fuir ses attaques sournoises. Il resta bloqué à la porte. Ivre de colère, il frappait et sifflait de manière infernale, ses cris filtrait par le bas de porte et s’insinuaient jusqu’à mes pieds.

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lundi 11 janvier 2010

10 - 2 : Prophétie



10 – 2

Je soufflais à mon tour, mais de soulagement, intérieurement apaisée par l’édifice en pierre de taille. Mon chien, libéré de sa laisse, détalait dans l’escalier tout en dérapages incontrôlés. J’ignorais le raffut et allais vérifier la boîte aux lettres (factures de ci, pub, facture de ça, pub…). À l’extérieur la tornade officiait. Aux étages supérieurs résonnaient les pattes de Monsieur en cours d’inspection. Bientôt mes pas s’ajoutèrent à cette cacophonie en se répercutant dans la cage d’escalier. J’arrivais essoufflée au terme du 5ème étage avec l’intuition que quelque chose d’anormal se tramait, je levais machinalement les yeux vers chez moi : quelqu’un y avait placardé une affichette représentant je ne savais quelle déesse, puis l’avait balafrée de peinture rouge. L’icône saignait dramatiquement sur ma porte d’entrée. De plus près, je pus constater que le visage du poster avait été soigneusement découpé et remplacé par une photomaton de… MOI !!!

Je demeurais bouche bée, tremblotante d’incompréhension, sidérée, alors que Monsieur vérifiait tous les paillassons. Je l’appelais, après une hésitation à affronter mon clone vénusien peinturluré de sang, nous pénétrâmes entre nos murs réconfortants.


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lundi 4 janvier 2010

10 - 3 : Prophétie



10 – 3


Assise, les jambes croisées, les mains impuissantes, je redoutais l’inconnu. Cette mise en scène malsaine m’inspirait de sombres pensées.

Qui avait bien pu faire cela ? Voilà à quoi se résuma le reste de l’après-midi, à chercher.

Quelqu’un qui préférait afficher son message aux yeux de tous plutôt que de prendre contact directement.

Quelqu’un qui avait travaillé en un temps record.

Qui ? Trop d’idées : pas d’idées.

La nuit était hantée par mon appréhension. Des lueurs folles venues de l’extérieur jouaient dans l’atmosphère épaisse de la chambre. Un silence rare et effrayant planait. Je me sentais épiée, traquée au cœur de la cible que pouvait être ma couche. J’enviais la sagesse des objets qui m’entouraient. Ils ne se laissaient pas happer par la crainte du mystère et du périssable. Sereins et présents, ils me renvoyaient mes émotions sans les partager. Ils m’obligeaient à relativiser l’événement. Au-delà du corps de l’objet vibre son âme silencieuse et complice de l’existence. Il assiste l’Univers sans le contrarier. L’objet n’est pas rebelle. Je le considérais tel un éveillé sous son apparente passivité. Il est composé de matières, il est traversé par le son, il bouge, il déménage, il est choyé ou délaissé : il vit. Or, quelque soit l’endroit où il est, l’attention qu’on lui porte, sa forme ou sa particularité, l’objet est utile. Qu’il aide au concret ou nourrisse le merveilleux, il sert sans manifester. L’objet est un allié qui n’envie rien aux praticiens de la méditation transcendantale, il devient indispensable sans jamais avoir marqué d’ambition personnelle. Il ne réagit pas même devant la mort, pourtant, et comme pour l’ensemble des créatures, un jour, il disparaît.


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lundi 28 décembre 2009

10 - 4 : Prophétie


10 – 4


J’avais refroidi sous la couette. Cette idée lugubre me projeta à nouveau devant le montage photo sur ma porte d’entrée que j’avais arraché au plus vite. Me revint en mémoire que j’avais fait des photomatons dans le métro, il y avait un mois environ, mais la machine n’avait rien voulu recracher et j’étais repartie sans cliché. Il est plausible qu’à force de coups de pieds, cette foutue machine ait fini par sortir le développement. N’importe qui aurait pu s’en emparer. Peut-être étais-je moi-même l’objet d’un fantasme, d’un délire. J’intéressais. Sans m’en douter j’avais pénétré le cerveau d’un autre. J’avais asservi un esprit, qui retranché dans son anonymat et condamné à mon indifférence, avait eu ce geste désespéré et un peu médiéval de venir clouer la chauve-souris sur ma porte. Cet appel depuis l’obscurité, telle une menace, un ultime recours, témoignait d’une faiblesse. On faisait ma publicité, je devais humblement me montrer digne ce cette reconnaissance. Je me calmais. Monsieur coursait son rêve à demi couché sur sa couverture jaune. Ses pattes arrières grattaient nerveusement le linoléum, les babines retroussées, il croquait le vide ou jappait, tandis que ses paupières s’agitaient sous ses poils. J’avais finalement sombré, meurtrie d’interrogations.


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lundi 21 décembre 2009

10 - 5 : Prophétie


10 – 5


13 heures, le lendemain.

L’heure où mon voisin de gauche sortait, l’œil collé, les plis d’oreiller décalqués sur les joues, pour aller acheter sa baguette et ses croissants.

L’heure où ma voisine de droite déjeunait de crudités et de yaourt en révulsant les yeux devant de journal télévisé. L’heure où le vieil algérien du septième, porte B, relisait, sans les comprendre, ses papiers administratifs. Au moment où le critique littéraire un peu sourd du 7ème, porte A, faisait du thé. Quand la femme du huitième arrosait ses plantes laissant son téléphone en appel en absence. Que le survolté de treize ans du neuvième ratait son cours de géographie et tuait ses ennemis virtuels en réseau. À la cave, les rats modifiaient leurs trajectoires en fonction des pièges qu’on leur avait dévolus. Au sommet, les charpentiers veillaient à la remise en état de la toiture, au-dessus : les oiseaux, les nuages, les avions. Alentour : le monde vu par l’homme. La somme, une planète : la Terre. Et puis tous ces univers hypothétiques qui germaient dans le compost de notre complexité et de nos complexes, des galaxies de questions et l’angoisse d’une réponse comme une sentence fulgurante. Résoudre c’est oublier. Ne pas souffrir c’est omettre la souffrance. Se perdre c’est potentiellement se retrouver. La vie doit être un égarement suivi d’un flash de lucidité.


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lundi 14 décembre 2009

10 - 6 : Prophétie


10 – 6


Quelqu’un venait de balancer un caillou contre ma fenêtre. Je n’osais m’approcher alors que j’aurais pu voir l’individu dans la cour. Il me fallut prendre sur moi d’avancer masquée par les rideaux pour ne finalement apercevoir qu’un mouvement qui filait vers la sortie.

J’ouvrais une fenêtre béante, me penchais au risque de chuter. Monsieur aboya un coup avant de se recoucher en boule.

Une pierre avait atterri dans la jungle de mes géraniums. Je décidais de la rentrer pour l’exposer à une observation minutieuse, je la déposais sur une feuille blanche.

Le petit galet était gravé. L’étrange symbole qui le recouvrait : un triangle barré pointe vers le haut rehaussé d’un point le faisait ressembler à une rune ou à un ogham, à une écriture géométrique ancestrale et énigmatique.

Nous vivons pour être contrariés. Le soleil brille pour tous mais n’obéit à aucun.

Le galet m’obsédait. J’ouvris tous mes dictionnaires, en vain.

J’étais certaine que le point marquait un sens de lecture. Ce symbole me disait quelque chose tout en demeurant insaisissable.

Je mixais les concepts qui bondissaient dans ma boîte crânienne. Je tournais et retournais le galet oint de ma sueur. J’ignorais l’article que je devais écrire. Comprendre, voilà ce qui gobait mes heures, analyser le message. Qui ? Pourquoi ? Combien de temps ? Je voulais savoir. Pourquoi ma vie changeait-elle depuis cette fameuse bourrasque ? Ma routine se transformait en attente. Les recoins familiers de l’appartement mutaient pour laisser s’installer une ambiguïté, une respiration régulière coulait des murs. Le temps ne s’imposait plus de la même manière, j’avais la sensation de me couper du monde ou de m’en laisser détacher, cependant, je n’étais pas seule, quelqu’un dehors pensait à moi.


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lundi 7 décembre 2009

10 - 7 : Prophétie


10 – 7


Le troisième jour.

Je me réveillais fatiguée par mes songes emmêlés. Le ciel bas et anthracite me fit allumer les lumières au lever. On aurait dit que la nuit succédait à la nuit. L’air sentait la pluie, l’humidité pénétrait mes os. Les nuages graves se rapprochaient de nos fenêtres et s’allongeaient en brume épaisse. Monsieur fit son tour avant l’ondée, normal, j’étais (pour une fois) munie d’un parapluie. À peine étions nous rentrés que l’eau lunaire cherchait à féconder le bitume. Les anges changés en gouttes tentaient de fertiliser les âmes urbaines. La joie des campagnes teintait de gris le moral de la ville, des cascades d’eau sale, des trottoirs comme des pataugeoires, pas d’horizon et pas de lumière, que des néons et des flaques aux reflets grotesques. Les pavés luisaient donnant l’impression d’une peau de serpent. Les voitures roulaient au pas, au rythme des essuie-glaces et projetaient des visions dans la lumière des phares.



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lundi 30 novembre 2009

10 - 8 : Prophétie




10 – 8

Mon pain était mou. J’avais préparé un thé au jasmin, je regardais au fond de ma tasse, mon œil s’y reflétait. J’avais la sensation d’être observée par cet œil sage et indifférent qui me laissait penser que cette eau primordiale précédait l’organisation du cosmos.

J’avais quasiment veillé tant j’avais composé de significations à la pierre messagère, or, là, j’étais précisément sereine. Elle ne me taraudait plus, cette histoire n’avait aucun sens...
Un coup retentit à la porte, suivi d’un second moins distinct. N’attendant personne, je n’osais réagir, puis, encouragée par un Monsieur fort de ses grognements, j’ouvrais avec une inspiration profonde. Le couloir était sombre et désert. J’allais allumer et jetais un regard par-dessus la rampe de l’escalier qui se lovait en spirale jusqu’en bas. Pas âme qui vive. De retour, je marchais sur une feuille de papier, je la ramassais. Un nouveau symbole. Je m’enfermais à double tour avant de poser le galet près de la feuille. Il n’y avait aucun doute, les deux coïncidaient, s’imbriquaient peut-être, se complétaient certainement. Un triangle dont la pointe va vers le bas. Cette géométrie harmonieuse m’inspirait la forme d’un sexe féminin.

L’orage continuait de sévir, les canalisations craquaient. Les doigts agiles de l’averse tambourinaient sur les vitres, tantôt dotés d’une sensibilité mélodieuse, tantôt intimant une rythmique libre comme les vents. Les gouttières, telles des gargouilles abstraites, crachaient des flots de paroles en hoquetant. Des vagues se créaient sur les façades luisantes. Les plantes bruissaient et réfléchissaient leurs vertes présences aux rebords des fenêtres. Vus du ciel, les parapluies poussaient en champignons multicolores et se déplaçaient dans un labyrinthe de ruelles. Les oiseaux ne chantaient pas. L’eau forte s’adoucissait, désormais, elle caressait avec magnétisme ce qu’elle pouvait atteindre. Au son du compte-gouttes, je notais la valeur des secondes en priant pour que la lumière revienne. La pluie poursuivait son errance en sifflant. Désormais, elle s’écrasait sur le sol avec mollesse. Les ténèbres étaient moins denses, les nues apaisées reprenaient de la distance. Les couleurs rutilaient. Les odeurs s’intensifiaient. Une lueur jaunâtre s’emparait de la ville tonifiée. Le jour se pointait à l’heure où la lune sortait de sa réserve, un jour en retard.


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lundi 23 novembre 2009

10 - 9 : Prophétie



10 – 9


Le quatrième jour.

J’essayais de reprendre une activité normale. Alors que ce rébus m’avait d’abord effrayée, puis absorbée, il commençait à s’instaurer en jeu codé du quotidien comme si j’avais pris plaisir à faire une grille de mots croisés devant une tasse de cappuccino et un carré de chocolat amer. En premier lieu : la déesse balafrée sur ma porte. Il devait s’agir d’un homme qui vénérait la femme au point de la trouver redoutable. La couleur rouge, celle du sang, de la menstruation, cette empreinte qui m’avait alertée, devait manifester sa peur de la vie, du courant alternatif, elle signait un état passionnel. Ensuite : le triangle tête en haut, traversé d’une ligne. Un personnage en robe ? Enfin : le triangle tête en bas, un réceptacle, un entrecuisse ? La femme était contée dans tous ses états, spirituelle (il l’avait déifiée), terrienne (il l’avait représentée telle une montagne rivée au sol, les bras en ligne d’horizon), sensuelle (il l’avait sexuée). Son esprit démontrait un goût pour la logique. Il n’avait pas dû choisir ce langage mathématique par hasard. J’échafaudais des théories invraisemblables issue de mon imaginaire dévorant. J’esquissais le portrait robot de mon prince de l’ombre. Il finissait par attiser ma curiosité. J’étais sur le qui-vive. Je succombais au charme de l’intouchable. L’intérêt que je lui portais, naissait de ma soif de savoir et de mon instinct aventurier. Il excitait mes sens et principalement le sixième. Il me fallait me frayer un chemin à l’aveuglette au gré des indices qu’il m’octroyait, pour tisser un réseau d’idées qui me rallierait à ses aveux. Nous vivions la genèse de notre relation. Genèse ou déluge ? Se formait entre nous l’embryon d’une connexion, un désir d’infini des possibles.


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lundi 16 novembre 2009

10 - 10 : Prophétie



10 – 10

Vers dix heures on me livra des fleurs, un rosier en pot. J’espérais que le livreur me donnerait une carte, un mot d’accompagnement, une pièce neuve au puzzle déjà composé, mais rien de la sorte ne lui avait été confié. Je le congédiais après l’avoir longuement défiguré. Son attitude grossière et désappointée m’avait convaincue qu’il n’avait pas d’autre rôle à jouer dans cette histoire. Embarrassée que j’étais par le lourd pot de terre, je le déposais tant bien que mal sur la table du salon. Fou d’enthousiasme, Monsieur créait un manège autour de mes jambes qui manqua de me faire perdre l’équilibre, résultat, par maladresse, le rosier fut ébranlé et alla se répandre sur le tapis. Je m’agenouillais dans la terre, les yeux levés au ciel et poussais un soupir d’irritation. Mes mains empoignèrent cette terre et son principe passif me calma. Sa douceur, sa soumission, la fermeté paisible qu’elle contenait me régénéraient. Je sentais l’humilité de l’humus. Je ressentais sa fonction maternelle, rassurante. Elle était celle qui donne la vie et qui la reprend, celle qui génère et celle qui digère. Encore un emblème de la fécondité ! La terre supporte tandis que le ciel couvre. Elle produit les formes vivantes. Elle fait germer les différences.

 
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lundi 9 novembre 2009

10 - 11 : Prophétie




10 – 11


Alors que je replantais tant bien que mal le rosier dans son pot, je découvris un papier roulé en cornet dissimulé entre les feuilles et les épines. Je l’extirpais en me piquant les doigts. Le nouveau symbole me fit immédiatement une impression de déjà vu, seul le sens déterminé par le point le différenciait du premier.

J’eus la vision stupide d’un panneau indiquant les toilettes des dames ; une femme stylisée avec un triangle en guise de robe. Cherchant à me protéger mentalement je souris. Entre mes mains, il devait s’agir de son alter ego, son pendant masculin. La carrure du personnage en imposait ainsi que la marque virile sous la ligne qui le ceinturait. Il se représentait enfin ! Ces deux pièces, si complémentaires, devaient s’imbriquer, se comprendre. Le petit Poucet se rapprochait à pas de loup. Plus l’intrigue avançait, plus sa présence s’intensifiait.

Je regroupais les indices sur mon bureau : le montage photo, le galet tel un presse-papier posé sur les feuilles encore mouchetées d’humidité et de terre, qui installaient progressivement cet inconnu chez moi. Je pouffais à la pensée qu’il disséminait ses objets dans la maison tel un amant qui aurait oublié son rasoir dans la salle de bain, me laissant une marque, une preuve de son passage clandestin. Puis j’avais trouvé mon romantisme inopportun et j’avais songé à me débarrasser de ces objets ensorcelés. Enfin, j’avais renoncé, secourue par la raison. S’eut été faire abnégation. Renoncer au dénouement. Impossible !


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lundi 2 novembre 2009

10 - 12 : Prophétie


10 – 12


Le cinquième jour.

Mes tartines de chèvre chaudes brûlaient à la cuisine. Je m’affolais, trop tard ! Les pompiers arrivèrent, précédés par leurs sirènes assourdissantes. Je soufflais sur la grille et dégageais avec peine le pain calciné. Un homme équipé escaladait la grande échelle. Il passait juste à mon niveau, son casque rutilait, le reflet d’un pigeon passait dans ce ciel de chrome. Que se passait-il donc ?

J’allais m’enquérir de la situation des maniques au bout des bras, auprès de la gardienne de l’immeuble ravie de se voir rejointe. Dans la rue s’exerçait une activité inhabituelle. Une foule s’était amassée et levait la tête, bouche bée, vers un habitat sous les toits de l’immeuble d’en face d’où s’échappait une dense fumée noire. La concierge cancanait pour elle-même. Nous assistâmes au triomphe des soldats du feu qui ressurgirent aussitôt un vieillard sur le dos et le descendirent sous un tonnerre d’applaudissements avant de le transférer à l’hôpital le plus proche.


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lundi 26 octobre 2009

10 - 13 : Prophétie




10 – 13


Je remontais sportivement vers mon appartement. Il y avait une feuille sur mon paillasson. Il était passé. Il m’avait fatalement croisée puisque je montais la garde au bas de l’immeuble avec Madame Kepassa. J’étais tellement prise par l’événement que je n’avais rien remarqué. Je n’y avais pas même pensé. Le roué ! Mais comment avait-il pu préméditer d’être là, au bon moment, pendant l’incendie ? Avait-il improvisé ou bien était-il aussi pyromane ? Monsieur déboulait vers ses croquettes, la queue frétillante. Je retirais mes maniques en réalisant l’absurdité de ma tenue et ramassais le papier sur lequel un triangle pointait vers le haut. Le point était l’unique indice différenciateur du premier triangle. Celui-ci était-il une Pyramide ? Un emblème phallique ? Il était l’heure de déguster la salade qui devait accompagner mes crottins. Je regardais vers la fenêtre et repensais au vieillard sauvé des flammes. "Trop gâteux pour éteindre son gaz !" Avait stipulé madame Kepassa. Le feu, cet élément ambivalent, qui réchauffait, qui cuisait, qui hypnotisait, qui purifiait, mais qui pouvait tout autant obscurcir, étouffer et détruire, partageait mes sentiments souvent contraires. Comme une flamme, je souhaitais m’élever mais, comme elle, j’avais tendance à vaciller. Deux paires de symboles : deux triangles simples, l’un tête en haut, l’autre tête en bas, plus les deux triangles barrés. Le yin et le yang ? Ou, peut-être, la pénétration du Yoni par Linga chez les hindous, autrement dit, l’équilibre créé entre l’eau et le feu ? Je me laissais porter par mon inspiration, or, la vision du vieillard me hantait, je ne pouvais me retirer de l’esprit que ce feu auquel il venait d’échapper, serait sans doute le même qui le dissoudrait bientôt au crématorium. Monsieur finissait sa gamelle. Je terminais mon assiette. Il me fallait consacrer l’après-midi à la rédaction de mon article. Je mettais de côté les élucubrations et me concentrais sur mon sujet. Le chien se motivait pour la sieste. Pourtant, assez tard, l’alchimie de mon cerveau m’illumina.

 
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lundi 19 octobre 2009

10 - 14 : Prophétie

10  – 14


Les tornades…Le jour venteux, c’était l’Air…L’orage…Le jour de pluie, c’était l’Eau. Le livreur m’avait apporté la Terre… Et l’incendie avait propagé le Feu… Le puzzle se composait subitement avec clarté, il s’agissait d’un des emblèmes les plus connus. Comment n’y avais-je pas réfléchi auparavant ? Le sceau de Salomon ! Six triangles équilatéraux inscrits dans un cercle, chaque côté de chaque triangle équivalent au rayon du cercle et six étant presque exactement le rapport de la circonférence au rayon. L’hexagramme constituait l’ensemble des éléments de l’univers. Les deux triangles superposés représentaient-ils l’humain en union avec le principe divin, ou encore, tel que je l’avais déjà analysé, le mariage des principes masculin et féminin ?

Je tentais de comprendre quel rapport existait entre le sceau et moi. La solution était brumeuse, pourtant, l’énigme figurait le nombre six et demain nous serions le 6 du mois. Coïncidence ou évidence ?
 
 
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lundi 12 octobre 2009

10 - 15 : Prophétie



10 – 15


Le sixième jour.

Mes rêves aux allures divinatoires m’avaient laissé un goût salé-sucré en bouche. Le jour s’était levé d’un coup et sa lueur rosée avait muté en lumière crue et franche. Je me levais d’un bond et courrais à la salle de bains inspecter mon reflet. J’étais une trentenaire au physique assez banal, cependant je n’étais pas ingrate. Mes cheveux châtains retombaient en frisottant sur mes épaules rondes. Ma bouche était pulpeuse et naturellement carminée. Mon teint était pâle et uni. Mes cils, désespérément fins et courts, encadraient des iris marron criblés de pépites d’or. Mon visage avait conservé une douceur enfantine, en revanche mon regard était devenu sévère. Je reculais et contemplais avec une hargne toute féminine mon corps nu. Je trouvais que mes seins tombaient depuis mon dernier régime, que mes hanches me donnaient une démarche de génisse, que mes genoux avaient l’air triste et mes orteils que je remuais étaient de petits aliens sur lesquels j’avais dû marcher.


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lundi 5 octobre 2009

10 - 16 : Prophétie


10 – 16


Je soufflais et passais sous la douche pour me détendre. Il me fallait me préparer. Je devais être prête, parfaite. Je ne laissais rien au hasard : l’aqua gommage, effet peau neuve, tonifiait, lissait et revitalisait mon corps, tandis que le gel nettoyant profond assainissait les pores de ma figure et l’exfoliait en douceur. Je moussais de haut en bas, sans oublier mon cuir chevelu que je massais avec un shampoing fortifiant qui pénétrait le cœur de mes cheveux pour les rendre plus forts, plus épais, plus denses, et qui les lissait parfaitement pour les rendre plus brillants, pleins d’énergie. Je rinçais, puis j’appliquais un après-shampoing crème ultra démêlant, qui, d’après des résultats mesurés en laboratoire, offrait à ma chevelure une nouvelle force. Je rinçais, et pour n’avoir rien à regretter, j’étalais deux noix d’un masque régénérant dont le concentré actif m’assurait un soin intensif nourrissant, une résurrection capillaire visible dès la cinquième application. Je me rasais les jambes de près et peaufinais le triangle entre mes cuisses. Je me séchais, m’examinais à nouveau dans un cercle de buée. Pas mal.

Comment dire ? À ce moment précis, je savais. Je savais qu’il viendrait. Aujourd’hui. Cela ne faisait aucun doute. Il viendrait lors de ce sixième jour, le 6 du mois, au 6 de la rue du Cherche Midi dans le 6ème arrondissement. Il monterait jusqu’au 6ème étage. Il viendra vers 6 heures ce soir.




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