lundi 13 février 2012

L'Eté

"Dans ce soleil vibrant
j'ai apposé mon ombre
d'homme méprisant."

SAMUEL

lundi 6 février 2012

Homicide X : 2 - 1


HOMICIDE X

2 - 1

Une mouche virevolte contre un carreau de l’atelier. Une chaleur moite stagne dans la pièce écrasée de lumière. Un ciel bleu franc laisse filer quelques moutons blancs. Le soleil est partout, victorieux sur l’ombre. Le bourdonnement incessant d’un insecte fait ciller Samuel nerveusement. Il est assis dans son fauteuil américain en cuir fauve et fait face au chevalet sans pour autant contempler la toile encore luisante et poisseuse. Il semble éreinté et ne cesse de se repasser son mouchoir sur le front et sous le nez. Il perle aussitôt. Il voudrait retirer sa peau, l’accrocher là, au portemanteau acajou et redécouvrir la fraîcheur d’un patio verdoyant et malheureusement imaginaire. La mouche insiste en se cognant contre la vitre dans le dessein évident de percer le ciel. Elle irrite Samuel quant à son incapacité à y parvenir. En ce moment précis, l’été n’est rien. La chaleur écrasante n’est rien. Il n’existe que cet insecte perturbant et cette odeur. Odeur omniprésente désormais. Odeur accusatrice. L’odeur noire. Cet arôme âcre de la mort qui, subrepticement, commence à prendre le dessus sur l’essence de térébenthine. Samuel s’éponge à nouveau le front, la lèvre, les coins de la bouche. Il est abattu. Il ne sait plus quoi faire. Il se lève. Il se rassied. Il serre son mouchoir dans son poing. Ce n’est pas qu’il soit réellement peiné, ce qui l’angoisse, c’est l’organisation, le déroulement de la manœuvre, le timing. L’insecte s’entête absurdement. Samuel se dresse, va jusqu’à la baie vitrée. Il patiente en regardant la rue en contre-plongée puis, d’un coup, il saisit la mouche pour l’écraser dans sa paume. Cela suffisait !


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lundi 30 janvier 2012

Homicide X : 2 - 2


2 – 2

Le faux silence, le jour si cru et la toile si présente. Ce corps si réel, sa vibration obsédante, Samuel ne peut finalement s’y dérober. Il ne se souvient pas d’avoir peint autre chose que des femmes. Elles l’ont toujours particulièrement inspiré. Souvent, il ne s’attache qu’à un détail car leurs ensembles lui paraissent trop évidents. Il cherche leurs couleurs intimes, leurs fascinantes gestuelles, le moyen de les faire taire. Il veut l’animation, le goût secret du sucre et de l’amertume. Il espère l’apaisement après la passion sensuelle de l’application des matières sur le support encore vierge. Il se régale de sa cuisine d’huiles et de pigments. Il se grise aux essences anciennes. Il vampirise son modèle jusqu’à l’abandonner, vidé, dans un coin de la pièce, figé dans la pose. Il parvient à s’oublier lui-même pour ne laisser vie qu’au hasard d’une rencontre, qu’à la magie d’un instant. Il aime la pluie sur l’atelier, l’alcool fort et la limite d’un pas franchie. Il affectionne les teintes franches et les obscurités. Il exprime les cruelles vérités.

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lundi 23 janvier 2012

Homicide X : 2 - 3


2 – 3

Midori n’a pas bougé. Fièrement, elle tient sans broncher. Ses poignets liés lui étirent les bras en une contraignante prière. Ses jambes de sirène très blanches sont repliées sous elle et ne laissent apparaître que ses chevilles fines de porcelaine bleutée. Sa longue chevelure noire et épaisse casse, luisante, sur l’onde de sa taille et va mourir sur ses hanches. Ses pieds sont des lotus aux pétales entrouverts.
- « Ce n’est plus humainement tolérable. Je vais te décrocher… »
Samuel se précipite soudain. Il prend une chaise au passage et grimpe dessus pour dénouer le lien. Midori se laisse faire. Pas un mot.
- « C’est trop serré. Attends, je vais chercher de quoi couper. »
Il revient avec un énorme couteau de chasse. Il remonte sur la chaise et après une profonde inspiration, il coupe le cordon.
Le corps tombe de son piédestal sur le tapis rouge.
- « Ça ne va pas… »
Samuel agrippe les chevilles et tire pour déplier le corps.
- « C’est pas vrai ! »
Midori est rigide. Elle ne veut pas s’allonger.
- « Il va falloir te détendre ! »
Samuel s’entête et enfin, l’une des jambes cède puis l’autre après un craquement sordide. Il sue à grosses gouttes. L’odeur est épouvantable. Il passe à l’avant pour lui mettre les bras le long du corps mais voici qu’une jambe commence à se rétracter derrière lui pour reprendre sa forme initiale. À bout de nerfs, il part dans la cuisine se servir une vodka. Il ouvre la fenêtre, le soleil l’envahit, il se retrouve aveuglé. Il se fait au plus vite une visière de doigts rouges et finit par tourner plus radicalement le dos. Il descend son verre et retourne à côté. Midori semble être une poupée abandonnée au sol par un enfant colérique. Un rai de clarté traverse son regard vitreux. Alors, il s’y atèle de toute sa volonté et réussit par l’enrouler dans le tapis comme un gros nem. La tâche s’avère épuisante et Samuel finit par s’asseoir dessus, la tête entre les mains, liquide et essoufflé. Il ressort son mouchoir, se le passe sur le visage, le cou, la nuque. Il se décide à aller prendre une douche froide. Il ne reparaît qu’un long moment plus tard en pagne et les cheveux humides. Après un regard circonspect dans la pièce, rien n’a changé, il peut aller faire sa sieste. Il monte l’escalier qui mène à la chambre, une pièce spacieuse. Il y fait le noir en tirant de lourds rideaux et allume la lampe de chevet près du grand lit carré. Il vérifie que tout va bien puis il éteint avant de s’étendre en croix. Ses yeux restent collés au plafond. Un souffle parvient à pénétrer entre les sombres voilages. Un rayon fend l’espace et dore la poussière en suspension. Cette fois, Samuel ferme les paupières, il se masque de ses paumes, pourtant des lumières flashent l’écran de sa conscience…

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lundi 16 janvier 2012

Homicide X : 2 - 4


2 – 4

Les spots irradiants d’une boîte de nuit Parisienne, Midori qui danse contre les corps moites, électrisée par la musique aux basses impitoyables. Son corps frappé par les faisceaux des projecteurs, son audacieuse ondulation, sa lèvre qu’elle mord…

Samuel rouvre les yeux, le rai de soleil continue à vibrer dans l’air, la poussière persiste à virevolter. C’est encore une belle fille. Elle n’est pas encore ce rouleau de printemps périmé qui dort en bas…

Son visage est plus abstrait que ses formes.
Elle en veut, elle se déhanche sans pitié. Le monde n’est rien sous ses pieds. Il la veut. Il la désire. Il rôde. Elle puise dans son regard l’énergie qu’il lui faut pour suivre la cadence binaire et fuyante. Il l’envisage. Elle s’offre à la sensuelle agitation des nappes cristallines livrées par les mélodies électroniques. Il se colle à la balustrade. Elle l’inspire. Il la dévisage. Elle s’étire. Il est en nage. Elle abandonne la cadence et vient le frôler avant de s’engager vers l’arrière-salle. Samuel sent l’attraction lactée de cette peau si pâle qu’elle laisse une traînée luminescente dans la nuit de lumière noire. Le prédateur est en éveil, les odeurs l’enveloppent davantage, il la renifle presque, tandis qu’elle s’est laissée approcher sur un divan de velours rouge. Elle est ce doux fruit à l’arôme floral qui suinte le musc et l’aventure, là, juste à portée de ses doigts, mais il ne souhaite pas la toucher, pas encore. Il veut observer ce fruit insolite, l’aider à mûrir avant de le croquer.

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lundi 9 janvier 2012

Homicide X : 2 - 5


2 – 5

- « Vous êtes très belle mademoiselle. »
Elle ne sourit pas. La seule chose qui la taraude est la manière d’attacher sa queue de cheval. Elle pousse un soupir blasé sans le quitter des yeux. Un autre couple s’incruste sur le divan dans son dos et lui tire les cheveux par mégarde. Elle bondit et leur crache des paroles inaudibles. Samuel profite de l’incartade pour lui saisir le poignet et l’entraîner à sa suite dans le brouillard de tabac. Les veines chaudes palpitent dans sa main, Samuel défie la barrière de danseurs qui s’écartent en sautillant.
Ils longent les enceintes, elle récupère sa main pour se boucher les oreilles néanmoins elle continue de le suivre. Ils se présentent au vestiaire :
- « Samuel, et toi comment t’appelles-tu ? »
- « Midori. C’est japonais. »
Elle est grimpée sur deux marches pour arriver à sa hauteur.
- « Alors, on y va ? » dit-elle.
- « Où ça ? »
- « Eh bien chez toi ! On ne va pas sonner chez mes parents à cinq heures du matin pour aller baiser dans ma chambre ? »
Samuel monte l’escalier sans plus poser de questions. Il salue le physionomiste et débouche sur le boulevard toujours nocturne. Il hèle un taxi en projetant sa silhouette dans ses phares.

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lundi 2 janvier 2012

Homicide X : 2 - 6


2 – 6

Samuel vient d’être secoué par un spasme. Il se redresse dans une nausée soudaine, son estomac se rétracte douloureusement. Il n’a pas mangé depuis la veille. Le sommeil ne viendra pas.
Il descend jusqu’à la cuisine et se fait des spaghettis au beurre le tout arrosé à la vodka. Il retourne se poser dans son fauteuil en cuir pour manger. Son regard se diffuse dans le parquet jusqu’à ce qu’il constate l’emprunte cerclée de poussière du tapis. Il tique. Il part en quête de l’aspirateur et fait glisser au passage son assiette sur le rouleau de printemps. Ce n’est qu’après avoir aspiré toute la pièce et une bonne partie du couloir que Samuel s’autorise à finir son assiette. Il vérifie la porte d’entrée et remonte se coucher.
Il dort. Ses orbites semblent animées par son film intérieur :
Midori se faufile dans la ruelle où il habite. Il lui indique l’immeuble et l’étage et la porte. Elle entre dans l’appartement. Il allume. Elle flâne entre les toiles tandis qu’il leur sert à boire. Il ne la quitte pas des yeux. Elle marche et ses cuisses froissent le tissu léger de son pantalon en se frottant l’une contre l’autre. Ce doux froissement lui fait penser à un vol de papillon. Samuel songe au printemps qui vient d’entrer chez lui. Elle est là. Il est ivre de promesses, elle lui fait face et…
Samuel se dresse horrifié dans son lit : elle est là ! En bas…
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lundi 26 décembre 2011

Homicide X : 2 - 7


2 – 7

Comme Midori reste silencieuse, Samuel parle de sa vie. Du pourquoi il est devenu peintre, de son refus de la réalité.
- « Alors pour toi je ne suis qu’un fantasme de plus. »
- « Cela te dérange ? »
- « Bien au contraire ! »
- « Que veux-tu dire ? »
- « Nous sommes des consommateurs, voilà tout. Toi tu veux pomper ma jeunesse et moi ton portefeuille, quelque part l’équilibre est respecté. »
- « Tu veux de l’argent ? Mais c’est du délire ! »
Samuel est choqué.
- « Pourquoi m’as-tu ramenée chez toi ? Pour me baiser ? Pour me faire poser ? Qu’importe que ce soit pour l’un ou pour l’autre, de toute façon, il te faudra payer. »
-« Ok ! Puisque c’est comme ça, tu vas poser ! »
- « Nue ? Alors ce sera plus cher ! »
- « Déshabille-toi ! »
- « Les billets d’abord. »
Samuel lui tend l’argent. Son excitation se transforme en passable irritation. Il ne supporte plus ce chewing-gum qu’elle mastique bouche entrouverte. Sa moue est à la fois candide et extrêmement étudiée. Qu’elle âge peut-elle avoir exactement ? Seize ans, dix-sept ans peut-être… Peu importe, il a payé, il a tous les droits ! Comme elle dit : le client est roi. Elle plie consciencieusement ses billets dans son porte-monnaie et sans lever les yeux, entreprend son strip-tease.
- « Tu peux être belle mais tu es d’une banalité en cet instant précis ! »
Elle est piquée, sa cambrure s’est affirmée d’un coup, son regard noir luit rageusement.
- « Voilà, là tu as du chien ! »
Elle bout, coite, attendant qu’il lui explique la suite de son élucubration.
Samuel improvise une estrade avec la table du salon sur laquelle il précipite un linge bleu en cascade. Il lui fait signe de monter.
- « Je ne t’aide pas puisque tu es une vraie professionnelle ! »
Elle ne se laisse pas démonter et s’installe sur son piédestal plus boudeuse que jamais. Il s’assied dans son fauteuil et la contemple un long moment sans commentaire.

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lundi 19 décembre 2011

Homicide X : 2 - 8


2 – 8

- « Je ne vais peindre que ton corps. Ton visage est fermé tant tu es gênée. »
- « Je ne suis pas mal à l’aise ! »
- « Ce n’est pas la nudité qui t’effraie, c’est mon regard. Ce qu’un vieux con comme moi peut bien penser d’une si jeune personne qui se vend déjà. Ce que songeraient tes parents en te voyant affalée sur mon drap bleu. Tu es si concrète que le rêve semble s’être détourné de toi. Ton esprit n’est pas formé que ton corps s’étale déjà sans complexe. Ma toile va sentir la chair fraîche. »
- « Parce que tu ne te vends pas à travers ton art peut-être ? »
- « Si. Mais je maîtrise ce que je donne autant que ce que je prends. »
- « Alors nous sommes trop différents pour nous comprendre. »
- « Au contraire, nous partageons la crainte du lendemain. Moi, je vis ma bohème et toi, tu engranges ce que ta fraîcheur peut te rapporter. »
- « Ce n’est pas moi qui détermine le fonctionnement du système. La sélection naturelle d’aujourd’hui c’est la richesse et la beauté. Il se trouve que nous ne sommes pas égaux. J’ai eu de la chance, je ne suis pas vilaine, aussi, suivant les conseils de Ronsard, je n’ai pas l’intention de passer à côté des portes que mon physique peut entrouvrir.»
Samuel soupire à son tour. L’atelier s’illumine à l’aurore. Il se sent accablé par sa nuit mais il décide de se mettre au travail. Il se perd silencieusement dans ses préparations.

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lundi 12 décembre 2011

Homicide X : 2 - 9


2 – 9

La toile lui fait désormais face. La surface vierge le fait frissonner. Il vibre sous le coup de multiples émotions qu’il ne trie pas encore, il les exprimera par la grâce des matières. Il fait un pas en arrière, retient sa respiration comme s’il ne devait jamais refaire surface. Mécontent, il grogne et traverse l’atelier jusqu’à Midori qu’il saisit brusquement. Il lui impose une attitude suppliante, les bras tendus et les paumes offertes au regard du ciel. La position très anti-naturelle devait rapidement devenir un supplice pour la demoiselle dont les coudes tremblotants indiquent déjà le calvaire.
Enfin satisfait, il regagne le point de vue de son chevalet. Il s’arme d’un pinceau puis expire au maximum avant de saisir avec assurance les contours de la jeune fille d’un noir luisant teinté de grenat. Ses élans, presque brutaux, font apparaître le mouvement sur la toile, ironie, tandis qu’il considère son modèle immobile. Un soleil blafard déambule dans la pièce. Samuel est un animal livré à son instinct, il griffe l’épaisseur de la sombre pâte huileuse avec un couteau, le pinceau gît au sol, il était devenu inutile. Par sa gestuelle, il accentue l’étirement de son personnage, déterminé à faire jaillir un esprit de ce corps.
Dès l’instant qu’il peint, le temps n’existe pas.
Midori à la limite de défaillir, baisse les bras.
Le peintre l’ignore, perdu dans son combat avec la matière. Ses doigts sont gluants de la chair de son personnage, ses yeux sont absorbés, ailleurs, dans cet inconnu qu’il crée. Elle glisse lentement jusque sur le tapis épais et trotte le plus discrètement possible vers la cuisine. Elle se sert un verre d’eau. Elle ouvre le réfrigérateur et y passe la tête pour se rafraîchir. Il n’y a rien dedans hormis de la bière et une bouteille non étiquetée.
- « Tu peux me dire ce que tu fais là ? »

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lundi 5 décembre 2011

Homicide X : 2 - 1O



2 – 10

Midori fait face. Les fourmis qui lui courraient dans les bras se sont figées dans ses veines.
- « Je me désaltère. Il s’agit d’un acte vital, tu n’as aucun droit de me l’interdire. »
- « Tu as raison. Je n’ai nullement l’intention de te nuire, tu sais. Je ne suis pas un criminel. Je n’ai jamais tué personne. Tous les hommes ne sont pas les monstres que tu imagines. »
Samuel dégouline. Midori le trouve presque touchant, bien qu’un peu pitoyable. Elle n’est pas fan de peinture, ce type n’est rien pour elle. Il est même très éloigné de l’idéal d’une demoiselle de seize ans qui en paraît vingt-deux. Elle a conscience de la valeur commerciale du corps de sa jeunesse. Elle conçoit la place des fantasmes dans ce monde de virtualité. En poupée manga, elle entre dans le jeu des adultes, dans les enjeux et les vices du quotidien. Elle ne perdra pas sa partie. Elle consommera sa part, ce sera toujours cela de pris, qu’elle trouve ou non un sens à la vie, une réelle utilité.
Samuel détaille Midori nue dans sa cuisine. Elle n’a strictement rien d’une ménagère. Elle traîne jusqu’en plein jour ce je ne sais quoi de lunaire, comme un manque de réactivité au soleil, une pâleur revendicatrice d’obscurité. Ses yeux sont des braises mystérieuses qui transpercent une frange épaisse. Elle doute, aussi se montre-t-elle agressive. Il fait un pas vers elle, pose la main sur son ventre, puis il passe dans son dos et fait remonter sa main jusqu’à la maintenir muette. Il frôle l’oreille percée :
- «Après nous avoir accouchés, les femmes n’ont qu’une façon de nous espérer à nouveau dans leurs ventres : en nous dévorant. »
- « Je n’ai rien compris ! »
- « Retourne poser. »
- « Mais j’ai très mal dans les bras ! »
- « Vas te préparer. Je reviens avec la solution. »

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lundi 28 novembre 2011

Homicide X : 2 - 11


2 – 11

Samuel se dit en lui-même en partant que si les femmes avaient conservé une confiance impassible en l’homme, elles n’auraient pas à s’épuiser en rivalité puérile. Le sexe fort, l’emblème phallique millénaire, c’est quand même bien Lui. Devant l’effort physique, elles avaient besoin de bras. Voilà le résultat de l’ère technologique : moins de muscles et plus de prises de tête. Ce nouveau millénaire sera spirituel, paraît-il ? Faudra-t-il que toutes les femmes prennent une démarche de charretier et que les hommes acceptent la castration morale ? La religion nous conseille l’amour et promulgue les attentats. La société charrie et saigne ses hordes de célibataires. La génétique vole l’arc de Cupidon… Samuel gravit l’escalier, à l’étage, il se penche au balcon et jette un cil sur Midori, qui, juste sous lui, assise sur la table laisse balancer sa jambe telle une enfant affranchie. Il soupire en passant devant la porte de sa chambre qu’il referme machinalement et s’engouffre dans sa caverne aux trésors au bout du couloir. Ici, il archive, il entrepose tout cet indispensable dont il n’use que rarement : meubles en attente de rafraîchissement, objets insolites dénichés dans les vide-greniers du quartier, lampes sans lumière, horloge sans tic tac. Il se met à fureter, inconsistant au milieu des cartons non étiquetés et des sacs de voyage vides. Voilà qu’il tombe sur une corde assez longue pour le satisfaire aussi s’en retourne-t-il le cœur léger. Lorsqu’il reparaît du haut de son balcon, il lance en souriant un :
- « J’ai trouvé !», faisant immédiatement démonstration de sa trouvaille.
- « Tu as décidé de me pendre? »
Midori laisse sortir un bout de langue rose à une encoignure de sa bouche et révulse les yeux, agonisante.
- « En quelque sorte, mais tu vois le mal partout, je pensais principalement à te soulager… »
Il noue la corde à la balustrade puis fait remonter l’autre extrémité jusqu’à lui et la fixe.
– « Mon grand-père m’a appris à faire certains nœuds qui servent aux marins. L’un d’entre eux a le pouvoir de ne pas se refermer. Ainsi tu pourras prendre appui sur la corde ce qui te demandera un moindre effort. Nous ferons des pauses régulières. J’ai posé une bouteille d’eau près de toi… »
Midori se remet en prière. Elle semble s’être décontractée malgré la difficulté de la tâche.


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lundi 21 novembre 2011

Homicide X : 2 - 12


2 – 12

Samuel s’abandonne à nouveau, sans palette, il jette les couleurs sur la toile. Il les caresse ou les attaque, les griffe, les mélange, les lisse ou les empâte. Il contraste la blancheur opaline de son corps d’huile fraîche avec l’assombrissement d’un paysage qu’il n’esquisse qu’à peine dans l’atmosphère d’une lune probablement dévorée par les nuages. Plus il pénètre l’image qu’il crée et plus il progresse dans ses propres révélations. L’été, qui pourtant, à poser ses valises dans l’atelier ébloui et surchauffé, ne transparaît d’aucune manière sur la toile. La noirceur mystérieuse et intemporelle d’où jaillit la Midori figurée ne transmet qu’un frisson d’étrangeté. Il ne fait pas si chaud à l’orée de ce corps bloqué dans l’obscurité. Le tableau est loin d’être achevé mais il est sorti. Il existe déjà. Il produit un effet encore un peu confus du fait de sa luisance extrême. Samuel s’essuie les mains et remet sa mèche en arrière.
- « Nous allons faire une pose ! »
Il va aider Midori à descendre, l’assiste pour passer un peignoir et l’invite à le suivre dans la cuisine. Il propose un verre d’eau. Elle accepte un soda et se contente d’un sirop d’orgeat. Il se sert une vodka. Ils se désaltèrent en fixant le cul de leurs verres, essoufflés par la température exceptionnellement caniculaire. Précisément, ils n’ont plus grand-chose à se dire. Ils sont près des fourneaux comme un vieux couple d’hypertendus, convaincus que tout ce qui est atteint est détruit. De retour de l’autre côté, Samuel incite Midori à venir voir ce qu’il a avancé. Celle-ci refuse. Princesse hautaine, elle regrimpe sur son trône sans desserrer les lèvres. Sans tarder, Samuel reprend son ouvrage. Sa créature s’est opacifiée sous l’assaut des rayons solaires alors il la galbe, joue des nuances, arrondit ses anguleux secrets. On entrevoit un visage assez flou, un regard indistinct qui mène droit au rêve. Samuel retravaille avec un pinceau fin les reflets de la chevelure mouvementée. Il peaufine la douceur du grain, l’air menaçant de ce sein pointé vers le ciel. Il retouche les plis de la taille, l’ombre des chevilles, des genoux, la cambrure du pied. Il s’applique à la vérité de ses mains suppliantes, à la souffrance de ce corps en attente.

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lundi 14 novembre 2011

Homicide X : 2 - 13


2 – 13

Le téléphone retentit de façon surprenante. Samuel hésite et disparaît finalement en se vengeant sur le torchon. Ne parviennent que des bribes de conversation :
- « Non, mais tu plaisantes !... »
Rire. Silence. Rire. Soupirs. Les sons s’éloignent. Midori tend l’oreille. Rien. Elle décide d’aller écouter ça de plus près. Il raccroche. Elle glisse. La corde coulisse sous la traction. Midori, surprise, voit Samuel revenir les yeux baissés, radieux. Il abandonne le torchon avec lequel il était parti, il récupère sa veste sur le portemanteau et lui lance juste un : - « Je reviens… »
Elle entend déjà se refermer la porte d’entrée.
Midori n’en revient pas. Elle se dit tout haut :
- « Il s’est barré ce con-là ! »
Machinalement, elle tire sur la corde mais celle-ci s’est resserrée sur ses poignets. Elle s’agace et au comble de l’excitation, elle se déchaîne sur son lien, qui à l’inverse de l’effet désiré, se rétracte au point de la blesser. Désormais debout, elle essaie de reprendre son souffle qui s’accélère dans la panique entraînant ses pulsations cardiaques.

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lundi 7 novembre 2011

Homicide X : 2 - 14


2 – 14

Samuel tourne au coin de la rue. Il traque l’ombre. Le bruit jaillit de toutes parts lorsqu’il débouche sur le boulevard. Il fuit jusqu’au café de « L’Escargot » où Benjamin et Jean l’attendent, déjà à moitié ivres.
Les vieux amis sont là avec leurs souvenirs de quatre cents coups et de coups à remettre. Ils se gondolent pour un rien, étayant le comptoir.
- « Tu ne vas pas être déçu d’être venu ! »
- « Alors que se passe-t-il ? »
- « Laisse tomber. Paie ta tournée et suis-nous ! »
Samuel ne cherche plus à comprendre. Il se commande un Jack et se laisse absorber par la conversation. L’alcool monte, il suffoque, espérant le retour du ventilateur mobile.
- « Je file aux toilettes. Nous n’allons pas tarder… »
Benjamin contourne le flipper et disparaît dans l’angle mort.
- « Tu peux bien m’éclairer Jeannot… »
- « Toute occasion rare, nous est chère, tu te rappelles ? »
- « Oui, cela dit, je ne suis pas beaucoup plus avancé. »
Benjamin reparaît.
- « Tu vas voir ! »

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lundi 31 octobre 2011

Homicide X : 2 - 15


2 – 15

Rien à faire, Midori est prise au piège.
Les encoignures de ses lèvres sont sèches, elle a malencontreusement fait tomber la bouteille d’eau que Samuel lui avait accordée en se débattant au bout de la corde. Elle s’efforçait de faire coulisser ses mains, les affinant autant que possible, quand elle a dérapé le pied pris dans le drap bleu et s’est cognée la tête. Les insectes qui lui dévoraient les bras ont laissé place à un effrayant courant froid qui la paralyse jusqu’aux épaules.
Il ne revient pas.
Il a menti. Un son vient de résonner dans le couloir. Midori cesse de respirer. Elle n’a pas rêvé, l’ascenseur ferme ses portes pour redescendre. Des pas inaudibles doivent se rapprocher de la porte d’entrée. Elle éclate en sanglots dès qu’elle s’aperçoit qu’il s’agit du voisin. Elle se met à hurler alors que des cliquetis persistent. Puis rien, plus que l’appel d’air de la lourde porte blindée du sourd d’à-côté.

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lundi 24 octobre 2011

Homicide X : 2 - 16


2 – 16

Jean a rangé sa vieille bagnole de l’autre côté de la rue. Samuel monte à l’arrière. Il regarde la ville à travers la vitre comme depuis un bocal. Les parisiens sont en vacances. Un climat presque provincial règne sur la capitale. Les terrasses des cafés donnent vie aux trottoirs. Le ciel bleu promet l’insouciance. Ils arrivent Place de la République et commencent à tourner afin de trouver un endroit où se garer. Justement, une voiture s’en va.
- « Nous y voilà ! »
Ils sont rue René et entrent dans un immeuble discret en pierres de taille. Il montent à pied jusqu’au cinquième, essoufflés et suants.
- « À toi l’honneur ! »
Samuel se contient. Il sonne. On lui ouvre. Il n’en croit pas ses yeux !




Midori est inconsciente. Elle a pleuré. Elle a gémi. Elle a crié. Personne n’est venu. Personne n’a entendu. Elle est restée combative un long moment avant de sombrer dans la folie de la peur et de la souffrance. Sa cheville a doublé. Son dos trop cambré l’a torturée. Elle a vu ses mains blanchir avant de se contracter telles des serres. Elle a commencé à se refroidir. Le sang abandonnait l’extrémité de ses membres pour aller préserver les organes vitaux. Elle s’est mise à prier, néanmoins le froid continuait de l’envahir lentement. Elle ne ressentait plus l’été, que la terreur de cette solitude morbide.

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lundi 17 octobre 2011

Homicide X : 2 - 17


2 – 17

Samuel s’essuie le front avant d’entrer.
Jamais il n’aurait songé revoir Mariella, en tout cas pas depuis la fin de ses études d’Histoire de l’Art à l’institut Michelet. Elle a forci mais elle est toujours resplendissante. Avec elle, remontent à la surface l’amertume du café du Gamin de Paris, la confusion de la jeunesse en quête d’elle-même dans les allées du Luxembourg, les études bâclées.
- « Eh bien, pour une surprise : c’est une surprise ! »
Mariella jubile :
- « Et ce n’est rien ! Te souviens-tu de cette histoire avec mes soeurs ? »
Elle s’est rapprochée et le fixe de ses grands yeux verts. Il la saisit et l’embrasse soudainement. Elle répond passionnément à ce baiser sans nostalgie puis l’arrête pour le questionner à nouveau du regard.
- « Tu sais que je n’y ai jamais cru. »
- « Tu vas en avoir la preuve ! »
Elle le prend par la main et l’entraîne à sa suite dans le couloir.
Benjamin et Jean sont en charmante compagnie dans le salon. Visiblement, ils connaissent intimement les demoiselles en présence et n’ont pas attendu leur camarade pour débuter les préliminaires.
- « Je te présente Marie et Marion. »
Elles lui font face, se dégageant de leurs étreintes et le saluent, l’une d’un clin d’œil, l’autre d’un sourire complice. C’est incroyable ! Cette vieille histoire de triplées était donc vraie… Mariella s’était jouée de lui lors de rendez-vous galants, préférant lui envoyer ses sœurs lorsqu’elle avait mieux à faire ou à connaître.
- « Tu en étais une sacrée ! »
- « Je le suis encore ! »
Elle l’agrippe et le mène jusqu’à la chambre. Elle se dévêtit terriblement aguichante dans sa lingerie écossaise. Il se laisse happer et tomber sur le lit soyeux. Mariella se met sur lui et comme pour répondre à sa dominance, il retourne la situation. Il est désormais sur elle et lui maintient les poignets au-dessus de la tête, l’air triomphal.
Elle rougit de gourmandise et pour l’encourager davantage, elle lui susurre languissamment un :
- « Tu veux m’attacher ?»
Samuel se redresse d’un bond. Une énorme suée le rend liquide, mis à nu devant Mariella incompréhensive, il se rhabille aussi vite qu’elle l’a déshabillé.
- « Il faut que j’y aille… »
- « Tu plaisantes ? »
Il ne prend pas le temps de répondre et quitte l’appartement sur le champ.
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lundi 10 octobre 2011

Homicide X : 2 - 18


2 – 18

Samuel court comme un dément dans la rue et se jette dans un taxi.
Il donne son adresse. Le conducteur fait taire son chien assis à ses côtés et jette un cil suspicieux sur son passager. Samuel transpire à grosses gouttes.
- « Vous ne supportez pas la chaleur ? »
- « En effet. »
- « Vous êtes comme ma femme. Un rien lui donne des bouffées de chaleur, alors la canicule, vous pensez ! »
Samuel n’entend plus. Le monde ne file pas assez vite. Les mouvements de la rue se décomposent de manière abstraite contre les vitres de la voiture. Le taxi finit par arriver. Il paie. Il jette un coup d’œil alentour et s’engouffre dans l’immeuble. Il cherche ses clefs. Il les fait tomber dans sa précipitation. Il y est.

La nuit est tombée comme un masque sur la réalité. Les rideaux ne bougent plus. Samuel se réveille de son cauchemar. Il se dresse les cheveux collés au front. L’émergence est difficile, il se sent troublé par une sensation singulière. Un doute. Un doute terrible. Son pouls change de cadence. Il descend l’escalier : le tapis est là. Il n’a rien rêvé. Il va s’installer dans son fauteuil pour méditer un instant sur ce spectacle sordide, puis il va regarder en bas par la baie vitrée : personne. Alors il prend son courage à deux mains et s’attelle à tirer le tapis jusqu’à la porte d’entrée. Il inspecte l’étage par le judas. Il ouvre la porte et traîne Midori momifiée. Il ne s’amuse pas, néanmoins il parvient à la mettre debout dans l’ascenseur.
Il la hale plus sereinement sur les dalles du hall. Il la dresse contre le mur le temps de vérifier l’extérieur et sort finalement sa tapisserie. La lune en unique témoin, il déroule le tapis rouge. Le corps roule sur le trottoir et va buter contre un véhicule. Prêt à un ultime effort, Samuel la livre au caniveau parisien.

Il lève les yeux au ciel et souffle un bon coup. Enfin il va se coucher l’âme plus légère. Avec un peu de chance, il aura de ses nouvelles demain : aux infos.





lundi 3 octobre 2011

Félicie Gambetta

"Je n'ai plus rien à cueillir,
Que mon âme qui s'ébranle
A l'idée de l'hiver à venir."

FELICIE