lundi 30 août 2010

8 - 8 : Chacun sa Croix


8 – 8

Tom supplie Victor de prendre l’apéritif en considération : kir pour les femmes et whisky pour les hommes - un kir cassis, l’autre framboise, l’un des whisky avec glace, l’autre sec. Vanessa trinque « à nous ! » depuis les fourneaux. Ils lui répondent en levant leurs verres. Tom détend l’atmosphère, fin médiateur entre sa compagne et ses amis. L’humour sied à tous les esprits et le courant se met à passer, d’ailleurs, on passe à table. Tom s’installe, Élisa s’assied à côté de lui avec un clin d’œil apaisé, or voici qu’il se relève pour aller récupérer son briquet oublié sur le bar. Victor arrive en sens inverse et lui vole inconsciemment la place. Celle-ci, coupée de son alter ego se déconfit visiblement, pourtant Victor se tourne vers elle et lui sourit. Elle vient de le voir pour la première fois, jusqu’alors elle n’avait fait que le survoler.
« Il a du charme. Il paraît franc et jovial, sans doute un grand enfant. »

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lundi 23 août 2010

8 - 9 : Chacun sa Croix


8 – 9

La maîtresse de maison confie une soupière à Tom et les deux vont respectivement s’asseoir en face de leur moitié. On soulève le couvercle sur une crème de maïs aux morilles.
- « Je vous sers ! »
Les bols sont tendus vers Vanessa qui munie de sa louche les remplit plaisamment.
Élisa goûte et commente :
- « Quel délice ! J’avoue n’en avoir jamais dégusté, il s’agit d’une très agréable découverte. »
- « J’en suis ravie. Prends-tu le temps de cuisiner ? »
- « Je m’en garde, je n’ai aucun talent pour cela. »
- « Eh bien, d’avoir su divertir tes papilles me va droit au cœur. »
- « J’aurais préféré un velouté de trèfles… » Précise Victor en sourdine à l’attention de Tom qui prend le mot au vol et le réexpédie en gloussant :
- « Cette intervention tombe à pique ! »
- « En fait, pour tout avouer, j’ai horreur d’être en contact physique avec les aliments depuis toujours. Je supporte à peine la vue d’une viande sanguinolente. Je ne mange pas de crustacés parce qu’il faut y mettre les doigts. Je me fais même prier pour éplucher une pomme, alors cuisiner est un calvaire pour moi. »
- « Encore une chance que tu manges avec goût ce soir à ma table… Quand à vous autres, je vous conseille de vous tenir à carreaux ! »
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lundi 16 août 2010

8 - 10 : Chacun sa Croix


8 – 10

Tous se mettent à rire et offrent des regards étincelants aux flammes des bougies. Les jeunes liens qui les unissent tissent leur toile sur les murs et les ombres s’y retrouvent.
- « Pour changer de sujet, Victor vient de me confier son manuscrit. Le mystère absolu est dévoilé !»
- « Tu as de la chance, j’ai tout fait pour le soudoyer, peine perdue ! »
- « Je ne savais pas que tu écrivais. De quoi parles-tu ? »
Tom lui fait apercevoir la couverture.
- « "Aux quatre coins de l’homme". Fais-tu référence aux points cardinaux ? »
- « Brièvement, je me suis plus spécialement intéressé aux saisons humaines : la naissance, la formation, la maturité et naturellement le déclin. »
- « Printemps, été, automne, hiver, autrement dit : le temps qu’il a passé à élaborer son ouvrage ! »
- « J’imagine que tu décris la vie d’un personnage… Est-ce l’esquisse d’une autobiographie ? »
- « Il y a des parties de moi dans ce récit comme il y a une part de nous dans chaque être humain, or j’ai justement fait le choix de quatre personnages différents, deux hommes et deux femmes pour respecter un certain équilibre. Ils ont des tempéraments très distincts : une fillette sanguine, un adolescent nerveux, une femme bilieuse et un vieillard lymphatique, tous confrontés à la même évidence que nous : la vie.»
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lundi 9 août 2010

8 - 11 : Chacun sa Croix


8 – 11

- « Pourrais-tu résumer le message de tes personnages ? »
- « Pourrais-tu me passer l’eau, s’il te plait ? »
- « Eh bien, l’enfant te dirait qu’il faut avoir l’avidité du savoir, le teen-ager te dirait qu’il faut vouloir par-dessus tout, la femme te dirait qu’il faut pouvoir oser et la vieillesse t’apprendrait à te taire. »
- « Sur ces bons mots, je vais chercher la suite de notre dîner… »
Vanessa disparaît. Élisa est hypnotisée par son voisin. Cette aura magnétique la captive autant que cette voix chaude et envoûtante. Tom toussaille mais elle a plongé dans les yeux passionnés de Victor et ne semble pas vouloir remonter à la surface.
- « Pourrait-on me procurer du feu, s’il vous plait ? Ou dois-je me rouler par terre ? »
Vanessa reparaît dans un courant d’air.
- « Tu ne vas pas te mettre à fumer. Écoute plutôt ce qui nous attend… Magret de canard sauce au miel citronnée, le tout arrosé au champagne, cela ira-t-il ? »
- « Rapport qualité-prix, tu es véritablement ma meilleure adresse, mais le plus délicieux dans ta cuisine c’est toi. »
Tom va tendrement buter contre l’épaule de son amie qui s’abandonne à son contact.
- « Arrêtez ! Vous m’alléchez ! »
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lundi 2 août 2010

8 - 12 : Chacun sa Croix


8 – 12

Victor prend le cours des opérations, il garnit chaque assiette avec soin.
« Comme il est raffiné. Il doit avoir les mains douces… »
Élisa se prend à songer qu’elle se laisse manipuler par ces mains qu’elle admire. Elle se détourne, ébranlée par la confusion de ce sentiment inattendu. Elle se régale de ce dîner mais commence à caler, les autres ne mollissent pas. Elle jette un œil discret sur sa montre; la soirée est déjà bien avancée. Elle refuse de prendre du fromage (du vrai qui pue, même avec des pincettes elle n’y toucherait pas) prétextant de se réserver pour le dessert. Un dessert singulier qui va lui procurer immédiatement comme une sorte de vertige.
Lorsque Vanessa a proposé des glaces coco, jamais Élisa n’aurait pensé qu’elle reviendrait avec un miroir recouvert de cocaïne. Elle s’affole intérieurement. Elle n’en consomme pas et se sent prise au piège par des conspirateurs toxicomanes. Victor, avec délicatesse, trace des lignes blanches avec la tranche de sa carte bleue, puis il l’essuie entre deux doigts et se frotte la gencive avec ravissement comme pour ne rien perdre. Vanessa confectionne de petites pailles avec du papier doré et les pose devant eux. Victor aspire puissamment son trait et se racle un peu la gorge avant de pousser le miroir vers sa femme qui ne tarde pas à s’enneiger. Le miroir passe à Tom, il s’exécute sans réfléchir et fait suivre le dessert qui se retrouve devant Élisa.


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lundi 26 juillet 2010

8 - 13 : Chacun sa Croix


8 – 13

Elle reste figée telle une poule devant un couteau où elle finit par percevoir sa réflexion totalement démunie. Elle lève des yeux perdus vers Tom qui se veut rassurant en venant lui caresser le mollet de la pointe du pied sous la table. Victor lui frôle le bras en l’encourageant :
- « Un pour tous, tous pour un ! »
- « Ne sois pas inquiète, tu es en lieu sûr et surtout tu es bien encadrée. »
Élisa se tâte encore, mais ils insistent tellement, et puis tout a été si parfait jusqu’à présent. Elle se laisse influencer et pique du nez sur le miroir, armée de sa paille dorée elle inspire le toxique timidement et se met à attendre sa transformation. Rien n’intervient. Bizarre.
« Ce ne doit pas être si terrible que ça. »
- « Regagnons le salon si vous voulez. Nous pourrons mieux nous détendre. »
Les hommes en profitent pour batailler à grand renfort de vaporisateur à bonsaïs. Vanessa sélectionne « lounge » dans la bibliothèque musicale de l’ordinateur, dès lors des nappes mélodiques envahissent la pièce. Une rythmique africaine accentuée par des intonations électroniques, une voix, un refrain, les tintements d’un singulier triangle. Élisa qui a trouvé sa place sur un canapé est prise d’une bouffée de chaleur. Elle souffle sur sa frange et le miroir l’attend. Ce miroir qui traverse le salon et le transforme en Palais des Glaces. Ils s’agitent, ils parlent de plus en plus et de plus en plus vite, ils sont moites, ils sont bien, ils font corps avec la musique. Leurs sensations se décuplent, esclaves de la stimulation de leurs endomorphines, ils se complaisent langoureusement dans leur vice et dopent leurs hypothalamus.


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lundi 19 juillet 2010

8 - 14 : Chacun sa Croix


8 – 14

Un solo de guitare, une orchestration structurée, une ambiance harmonieuse. Les quatre s’équilibrent quelque soit le débat ou l’agitation du moment. Élisa s’emballe sans même s’en rendre compte. Ses pupilles dilatées sont en suractivité. Elle serre les dents tout sourire. Ils batifolent indifférents aux réalités de l’existence, voués à la passion, à la flûte et au gong. Il est tard, ils ne sont guère fatigués. Les titres des morceaux de musique continuent à défiler sur l’écran multimédia et les sons opèrent leurs magies impalpables.
Élisa se fait indiquer les toilettes. Vanessa et Tom entament la lecture du manuscrit de Victor qui en profite pour écrire un mail.
Élisa monte l’escalier vert et débouche sur l’étage des chambres.
« Deuxième porte sur la droite. Bonne indication. »
Elle n’en peut plus, pourtant elle ne parvient pas à se soulager, comme déconcentrée par un bruit sans importance, une sorte de froissement ou quelque chose dans ce goût-là. Un piano retentit en bas, ce n’était rien, elle se relâche dans un soupir. Elle tire la chasse et s’apprête à sortir, quelqu’un l’attire d’un coup et la rabat contre le mur du couloir : Victor !


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lundi 12 juillet 2010

8 - 15 : Chacun sa Croix


8 – 15

Victor se renverse contre elle, la maîtrise, enserre le joli visage entre ses doigts. Il la contemple un instant avec intensité et l’embrasse fougueusement. Élisa le repousse puis l’attire, débordée par cette effusion de sensualité. Il la soulève et la replace vigoureusement contre le mur ébranlant une aquarelle. Elle ne se défend plus. Elle ondule alors qu’il découvre son corps prisonnier de ses vêtements. Les mains qu’elle s’interdisait tout à l’heure la parcourent, la palpent, l’attisent. Le regard profond qui la découvrait au cours de la soirée est désormais vitreux de désir. Les mots ne franchissent plus ses lèvres enflées d’érotisme. Sa respiration qui s’accélère conditionne celle d’Élisa à s’exalter. Une armée d’archets s’immisce dans le couloir les refoulant vers une chambre toute proche aux sons des violons. Ils se précipitent sur le lit. Ils se gavent des arômes de l’autre dans l’urgence de l’excitation et du délit. Victor se montre plus ferme dans ses intentions. Il veut connaître ce sexe mystérieux, ses doigts fouillent la terre humide qu’il veut fertiliser. Violons. Ils chevauchent irrités par le musc et la sueur. La musique s’arrête. Élisa alertée rouvre les paupières malgré les saccades.

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lundi 5 juillet 2010

8 - 16 : Chacun sa Croix


8 – 16

« Han ! » »
Puis encore :
« Han ! »
Élisa se crispe.
- « Tu as entendu ? »
Victor change d’orientation, il la dévisage en la pénétrant avec application, mais elle resserre ses cuisses et insiste :
- « Tu as entendu ? »
- « Oui, sans doute Tom et Vanessa… »
Il la caresse, la respire, la savoure. Il sait qu’elle est en train de comprendre, qu’en cette minute elle est parcourue de frissons contraires, d’envie et de dégoût. Un nouveau cri discret. Élisa fixe la croix grecque à la tête du lit. Victor tente de la faire revenir par de gourmandes morsures.
« Deux lignes, quatre points, une fusion. Aïe ! »
Elle clôt les yeux. Ça revient. Elle se contracte. Victor se tend comme un arc, il jouit en se saisissant la poitrine puis se laisse tomber à côté d’elle presque inconscient. Élisa l’abandonne et va prendre une douche, elle s’accroupit et se met à sangloter sous une cascade d’eau tiède. Les murs semblent vouloir l’écraser. La lumière est horrible.
« Je savais qu’il ne fallait pas venir ! »

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lundi 28 juin 2010

8 - 17 : Chacun sa Croix


8 – 17

Elle ressort vingt minutes après, rouge et déconcertée. Elle n’ose plus descendre, aussi s’assied-elle sur le bord du lit. Victor lui tourne le dos, il semble avoir du mal à se remettre de sa performance. Il cherche l’air bruyamment.
- « Est-ce que ça va ? »
Il répond avec difficulté :
- « Juste un mal de crâne. Je vais me reposer. »
- « Tu rigoles, tu ne vas pas me planter toute seule en galère ! »
- « Quelle galère ? Il y a ton mec en bas si tu as un problème ! »
« Quelle ironie ! »
Elle l’attrape par le bras et le secoue.
- « Tu me fais mal. J’ai une crampe. J’ai dû prendre une mauvaise position. »
Élisa sent la colère monter et elle quitte la pièce dans un excès d’humeur. Elle dévale l’escalier. Tom et Vanessa sont assis sur le divan et lui sourient, les cheveux en bataille.
- « On rentre ! » jette-t-elle à Tom tout en les évitant. Il embrasse silencieusement Vanessa avant d’emboîter le pas à sa compagne.


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lundi 21 juin 2010

8 - 18 : Chacun sa Croix


8 – 18

Arrivés dans la rue, ils traquent mentalement la moindre réaction de l’autre en simulant l’indifférence. Mais après s’être confinés à l’intérieur de la voiture, l’espace se met à manquer presque autant que l’air. Élisa entrebâille sa vitre et plonge la tête vers le vent qui vient lui fouetter les idées et lui humecter les iris. Les ombres se font rares aux coins des avenues, la ville sommeille tamisée par les halos orangés des réverbères. Tom traverse la capitale fluide.
Élisa ne ressent plus rien que ce courant d’air qui la saisit. Il se gare, elle lui lance un coup d’œil.
« Il est couvert de paillettes ! »
Ils s’ignorent jusqu’à la porte d’entrée. Le téléphone commence à sonner. Tom cherche désespérément ses clefs dans sa poche. Le téléphone rage de l’autre côté de la porte. Il supplie Élisa de farfouiller dans son sac et de trouver son trousseau. Elle sort son agenda. Le téléphone gémit. Elle trouve son paquet de mouchoirs. Le téléphone s’égosille. Tom trépigne. Élisa trouve enfin ! Ils entrent. Le téléphone se tait.

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lundi 14 juin 2010

8 - 19 : Chacun sa Croix


8 – 19

- « C’est pas vrai ! »
- « Il en est toujours ainsi. »
Mais la sonnerie reprend sans tarder. Tom décroche comme s’il en dépendait de sa vie.
- « Allô ? »
Il écoute avec attention. Il ne répond pas.
« Je suis sure que c’est elle. Elle souhaite savoir si son amant est bien rentré. »
Élisa se torture moralement.
« Pourquoi reste-t-il bouche bée ? Puisqu’elle lui fait un effet pareil, je ferais mieux d’aller me coucher ! »
- « J’arrive tout de suite. Où ça ? Es-tu certaine ? »
Élisa se dresse :
« J’espère qu’il plaisante ! »
- « Attends-moi ! J’arrive ! »
Tom raccroche. Élisa fulmine.
- « Il faut que j’y aille. »
- « C’était elle, n’est-ce pas ? »
- « Oui. »
- « J’osais espérer que nous nous en tiendrions à cette unique expérience or force est de constater que dans ton esprit malade, tu considères désormais cette situation malsaine comme établie ! »
Tom l’agrippe fermement par les avant bras, son regard est fou, il s’évertue à cracher ses paroles :
- « Victor a fait une crise cardiaque. IL EST MORT! »

lundi 7 juin 2010

9 - 1 : L'étoile flamboyante


9 – 1

L’ÉTOILE FLAMBOYANTE


Nous sommes nés dans cette maison de 1894, miraculeusement édifiée par un riche agriculteur entre la guerre de 1870 et celle de 1914. Nous étions fiers de la belle demeure qui trônait à Villiers-sur-Marne en banlieue parisienne, entre la gare et l’avenue principale qui remontait jusqu’à la mairie. Nos jeunesses ont animé la bien nommée rue du Bois-Saint-Denis, à l’époque le bois existait encore et longeait les voies ferrées.

Firmin et Gérôme sont nés à droite de l’escalier central, Léon et Auguste sont nés à gauche, rien n’aurait pu changer cet état de fait.


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lundi 31 mai 2010

9 - 2 : L'étoile flamboyante




9 – 2

Le mal avait pris racine au cours des enfances de leurs parents. Du jour où Théodore avait fait avaler des crottes de souris à sa cadette après les avoir traîtreusement glissées dans une boîte à cachous. Adèle n’avait pas pardonné la blague… Dire si la gangrène datait !
Quand le frère et la sœur avaient hérité de la bâtisse carrée, seul l’escalier était parvenu à les accorder. Dorénavant, Théodore possédait la partie droite de la maison tandis qu’Adèle était maîtresse de l’aile gauche.
Ils s’ignorèrent jusqu’à leurs mariages respectifs mais il s’avéra qu’une fois les couples établis : l’atmosphère se gâta.


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lundi 24 mai 2010

9 - 3 : L'étoile flamboyante


9 – 3

On s’espionnait les oreilles collées aux portes ou au plus près des tuyauteries. On jouissait incontestablement des misères voisines. On créait volontiers d’inutiles conflits quand la vie devenait trop paisible. Ordures ménagères, boucan, pots de pisse, tout ce qui pouvait aider à nuire y passait.
Ainsi les enfants des deux bords ne manquèrent pas d’être éduqués dans le mépris de leurs cousins et les humiliations familiales. Les moqueries et les rumeurs allaient bon train, les coups pernicieux faisaient rages. Ceux d’à côté étaient toujours moins : moins beaux, moins vifs, moins intelligents, moins bien présentés.
Si l’on considère que celui qui n’a goûté au cours de son existence qu’à des pommes pourries les préfère aux saines, on peut aisément imaginer ce que l’on peut ressentir envers l’autre lorsqu’on est élevé dans la méfiance et le ressentiment.

Comment espérer la paix si l’on ne sait pas de quoi il s’agit ?

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dimanche 23 mai 2010

9 - 4 : L'étoile flamboyante



9 – 4

Firmin et Gérôme étaient les plus élégants.
Léon et Auguste étaient les plus malicieux.
Firmin et Gérôme étaient les plus responsables.
Léon et Auguste étaient les plus inventifs.
Firmin et Gérôme étaient les plus polis.
Léon et Auguste étaient les plus sportifs.
Firmin et Gérôme, durant les grandes vacances, aidaient à la taille des rosiers, ce qui leur avait permis d’occuper le jardin donnant sur la rue qu’ils surnommèrent « le parc ».
Léon et Auguste étaient retranchés à l’arrière du jardin et bénéficiaient du potager, du poulailler et autres cages à lapins.
Les clans rivaux s’affrontèrent afin de récupérer l’allée d’arbres fruitiers demeurée neutre à ce jour. Le cerisier, le poirier, le pommier et le pêcher offraient de véritables régals, dignes d’une guerre sans merci. Le secteur, pris en étau entre les deux camps, était suffisamment reculé pour ne pas attirer les regards parentaux. Or une brèche dans le grillage du voisin permettait de pénétrer chez lui dans le but de ravir fraises, groseilles, framboises et cassis.
D’hostiles stratagèmes s’élaborèrent dans l’ombre.

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lundi 17 mai 2010

9 - 5 : L'étoile flamboyante


9 – 5

Par un petit matin brumeux de rosée et sur l’avis d’Auguste qui était resté à l’intérieur pour observer les mouvements ennemis et distraire les parents, Léon traversa la cave humide où s’esquintaient les toiles de son oncle peintes au couteau. Il se dégagea d’une toile d’araignée et poussa de toutes ses forces sur une porte discrète donnant sur l’avant du jardin. Il rampa jusqu’au parc armé d’un sécateur, alerte et décidé. Sans hésiter, il coupa les têtes royales et les restes des roses jaunes, rouges, roses ou mauves furent balancés dans le terrain riverain. Le parc aux allures magnifiques devint un champ d’amertume et le manège continua jusqu’à l’invasion des pucerons sauvagement préméditée par les garnements, pas vus, pas pris, qui réussirent à discréditer le travail de leurs cousins.

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lundi 10 mai 2010

9 - 6 : L'étoile flamboyante


9 – 6

- « La vengeance est un plat qui se mange froid ! » avait lâché Firmin en se cognant volontairement contre Auguste dans le couloir, les yeux luisants d’aigreur.
Le lendemain rien ne se passa, le surlendemain non plus. Un certain temps s’écoula.

Léon aimait l’heure crépusculaire, la fraîche odeur de la nuit naissante striée de lignes roses, aussi accompagnait-il sa mère dehors. Elle parcourait la pénombre du regard appelant le chat qui ne souhaitait pas rentrer bien que la pâtée soit servie. Le petit garçon en profitait pour visiter son ami Nestor, un lapin à qui il avait épargné la casserole tant son désespoir avait ému sa mère. Léon confiait ses délires enfantins à l’animal qui l’écoutait sans réagir. La lune miroitait timidement entre les nuages déjà noirs. Un petit vent frais s’immisçait sous les chemises intimant l’heure d’un dîner tardif. On posait à peine les bols sur la nappe bleue que le bénédicité d’à-côté était rincé à l’eau de vaisselle. On mangeait simple et sain sans laisser filtrer un mot. La soupe de légumes au lard, où s’imbibaient des morceaux de pain, fumait entre les mains et brûlait les gosiers. Le chat cherchait à rentrer et miaulait désespérément, la queue tendue vers le ciel, à la porte de derrière. Il faudrait se coucher aux sons de ses jérémiades et s’endormir sur une oreille en gardant un œil ouvert.
L’activité physique de la journée avait finalement raison des corps et les enfants sombraient dans un repos réparateur, nécessaire, car le lendemain ne serait pas sans importance.


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lundi 3 mai 2010

9 - 7 : L'étoile flamboyante


9 – 7

La violence attire l’inhumanité.

Le boomerang de la vengeance venait de revenir entre les doigts de Firmin qui s’arrêta un instant sous le sapin centenaire avec un petit rictus satisfait. Il se frotta les mains vigoureusement sur l’écorce chaude, aussi dans les herbes, il les respira puis se composa une mine angélique avant de se diriger vers le perron. Il replaqua sa mèche rebelle avant de rejoindre la cuisine d’un pas de souriceau. Gérôme l’attendait pour sa leçon de calcul.

« Ils sont parfaits ces petits ! » se disait Gisèle en repassant des mouchoirs dans la cuisine.
« Si tendres ! Si calmes ! Si attentifs ! »
Bientôt elle irait mettre l’eau à chauffer pour le thé. Elle irait sortir la boîte à gâteaux de sa cachette. Les galettes de Saint-Michel-Chef-Chef récompenseraient les soustractions et les divisions du moment. Le goûter rosirait les joues de ses enfants idéaux.

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lundi 26 avril 2010

9 - 8 : L'étoile flamboyante


9 – 8

Quelqu’un frappa à la porte.
- « Giselle ? Puis-je entrer ? »
Giselle se tapota le chignon, s’assura que rien ne traînait avant de répondre.
- « Vas-y ! »
Adèle se précipita théâtralement dans la pièce. Elle tirait à bout de bras un Léon rouge et sanglotant.
- « Mon fils vient de trouver son lapin Nestor étripé et pendu par la peau du pyjama. J’aimerais avoir une explication et vite ! »
Adèle, blême, tremblait de colère. Elle envoya un postillon fatal à Giselle qui s’essuya avant de répliquer :
- « Eh bien va trouver la police ! Ici tu n’as rien à découvrir. Quel drame pour un délicieux animal ! Quant à mes fils tu les accuses à tort, ils sont restés à leurs études tout l’après-midi, j’étais auprès d’eux. Comme à leur habitude ils sont irréprochables. »
Firmin et Gérôme se lancèrent des regards entendus.
À court d’arguments, Adèle quitta les lieux excédée. Elle grommela tout de même entraînant Léon dans son élan :
- « Mieux vaut entendre cela que d’être sourd ! »

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