lundi 28 février 2011

6 - 4 : Le jeu du miroir


6 – 4

Ce n’est que de retour chez sa mère que Segunda avait pu redevenir elle-même. Ce soir-là, elle avait mangé peu et, dans les obscurités de sa chambre, au plus profond de son lit, elle s’était sentie mal à l’aise. Dans le silence, toutefois une voix réconfortante s’était élevée. Un son, une présence qui venaient des mystères de son être. La voix de sa tête ne devait ressembler qu’à elle-même. Chaque individu au-delà des apparences devait bien avoir quelque chose d’unique, comme cette volonté invisible qui agit depuis et par-delà du corps, une âme. Cette pensée l’avait rassérénée et suivant le balancier perpétuel la nuit avait fait place au jour.

La Segunda adulte change de disque et fait une varappe vers la boîte de chocolats avant de se rasseoir dans ses souvenirs.

Leur ressemblance les avait rapprochées malgré elles. Certes, leur individualisme en avait pris un coup, mais elles s’étaient ébranlées au point de se mettre mutuellement en marche. Elles avaient pris le temps de se connaître, de se reconnaître, de s’apprécier, de s’identifier. Elles communiquaient en dépit des mots par tout un art du regard. L’une pensait, l’autre réalisait. Tout aller équivalait à un retour. La confiance avait surgi d’un respect réciproque. Elles prouvaient l’efficacité de la complémentarité, assurant un courant perpétuel d’actions et d’ambitions. L’union faisait la force dans ce monde généreux de leurs enfances.
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lundi 21 février 2011

6 - 5 : Le jeu du miroir


6 – 5

Oh oui ! Segunda l’a aimée cette autre petite fille et elle aime encore ce rire d’enfant qui se dissout dans les couloirs du temps.
L’échange nous en apprend beaucoup sur notre véritable nature. Nous nous découvrons à travers notre désir de donner, notre capacité à recevoir. Nous évoluons jusqu’à savoir offrir, jusqu’à pouvoir mériter. Segunda serre un coussin très fort contre sa poitrine. Elle sait que lorsque tout va bien, la vie est simple et lumineuse, les états d’âmes n’existent pas. Et si le vrai bonheur se trouvait là, au point zéro du sentiment ? Les relations charrieraient le flux d’une belle et pure énergie épargnée par la confusion des sentiments. N’ayant plus à redouter notre dualité, nous pourrions nous consacrer à mieux gérer nos oppositions… L’équilibre vaincrait…


Telles les deux plateaux d’une balance, Louison et Segunda se renvoyèrent la solution jusqu’au jour où un poids les fit basculer.

Elles venaient d’avoir onze ans. Le rendez-vous était à trois heures près du kiosque à bonbons du parc de la Butte du Chapeau Rouge. Segunda n’avait pas pu assurer sa ponctualité et Louison avait fait les cent pas le long du bac à sable en l’attendant. Le ciel bleu la consolait du vent glacial. Louison avait un caractère dominant. Elle fonçait sans trop se questionner sur l’essence des choses. Généreuse et entière, elle était source de créativité et de joie, mais un rien pouvait la mettre sens dessus dessous et il lui arrivait de passer pour colérique. Segunda se montrait plus réservée, elle prenait le temps de réfléchir. Elle enviait gentiment cette toute puissance de sa meilleure amie qui ne doutait jamais d’elle-même. Louison était une affirmation de l’existence, un point d’exclamation, tandis qu’on complimentait aisément Segunda au sujet de sa maturité et de son sens de l’accompli.



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lundi 14 février 2011

6 - 6 : Le jeu du miroir



6 - 6


Pour être pardonnée de son retard, elle était apparue avec un trésor dans sa poche. Quelque chose qui méritait une réunion extraordinaire dans le gros buisson.
- " Alors, de quoi s'agit-il ? "
Louison se trémoussait d'impatience.
Segunda avait pris son temps avant de le sortir de la cachette. Elle tendit un joli petit miroir orné d'un couple enlacé sur fond de porcelaine bleue nuit.
- " On dirait qu'ils ont été peints avec de l'or. "
Louison avait saisi l'objet et entreprit une observation rapprochée de la fine peau de son visage. Elle s'était souri puis fait une ou deux grimaces.
- " Hum, hum ! Le meilleur restait à venir... "
- " Un tube de rouge à lèvres ! "
- " Je l'ai emprunté à ma mère. Il est tombé de son sac dans la rue, juste en me déposant ici. "
- " Fais voir ! "
Louison n'avait pas tardé à s'en servir et avait débordé un peu, ce qui ne manqua pas de la contrarier. Segunda, par chance, avait sorti un paquet de mouchoirs. La fillette corrigea la ligne de son sourire et passa le matériel de beauté à sa complice. Celle-ci avait peint ses lèvres calmement avant de les pincer l'une sur l'autre et de servir sa face rayonnante à son amie.
- " Je trouve que ça ne te va pas du tout ! "
Segunda s'était déconfite d'un coup.
- " Je ne sais pas, c'est peut-être la couleur. En tout cas ce n'est pas très grave. "
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lundi 7 février 2011

6 - 7


6 - 7


Segunda s'émeut aujourd'hui encore de la manière dont Louison avait quitté le grand buisson. Quelque chose avait donné une luisance d'acier à ce regard si clair.



Le fait de passer pour des soeurs avait été longtemps séduisant et protecteur. Les enfants évoluaient dans leur bulle. Elles vivaient décalées de la réalité dans un jardin où l'insouciance irisait de bonheur. Le ciel était bleu y compris en hiver et la dynamique de la croissance se manifestait dans la joie et dans le jeu. Or, comme à la suite de la venue de nuages menaçants, cette fusion admirable commença à peser à Louison. A force de ne se voir qu'à travers l'autre, elle finit par s'égarer et son humeur s'en fit ressentir quotidiennement. Des reproches anodins se transformèrent en prétextes à conflits et l'étouffement vicia la relation. Louison cherchait à se distinguer en soignant davantage ses toilettes et ses coiffures, tandis que Segunda, peu coquette, s'effaçait généralement dans le réconfort de sa ressemblance.


Segunda se dresse. Quelqu'un vient de sonner à la porte. Elle va jeter un oeil à travers le juda : une erreur, c'était pour la soirée du couple d'à-côté. Elle se prend maladroitement le pied dans le porte-parapluies de l'entrée et se retrouve face à son reflet dans la glace du portemanteau. Elle se recoiffe vers l'arrière maintenant son crâne dans l'étau de ses mains...



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lundi 31 janvier 2011

6 - 8 : Le jeu du miroir



6 - 8


Ce jour était tombé comme un coup de poignard. Louison, à son insu, avait commis l'impensable.
Elle s'était coupé les cheveux.
Segunda venait de perdre une partie d'elle-même Elle se sentait trahie. Elle se mit à pleurer et partit. Un raz de marée la submergeait. Elle courut pour rentrer chez elle. Sa mère n'était pas là. Elle avait filé dans la salle de bain et avait saisi des ciseaux de coiffeur. En apnée, elle maintenait sa natte très haut derrière sa tête et s'apprêtait à couper son seul ornement lorsque sa mère avait déboulé au comble de l'inquiétude et l'avait interceptée à temps.
- " L'école m'a téléphonée pour que je justifie ton absence. Que t'a-t-il pris ? "
Segunda s'était effrondrée dans ses bras. Sa longue tresse mêlée aux mèches plus sombres de sa mère, elle s'était laissée bercer un long moment avant de se sentir revivre.
Elle avait gagné de ne pas retourner à l'école de la journée, aussi en avait-elle profité pour s'installer seule dans sa chambre. Il y avait bien longtemps qu'elle ne s'était pas retrouvée dans son univers personnel. Chaque jouet ranimait un souvenir, les couleurs, les textures, les odeurs, l'ensemble se mélangeait en une nostalgie douceâtre qui la calmait. Elle avait froncé un sourcil en prenant sa poupée préférée sur ses genoux. Ah ! Louison ! Elle songeait à son amie et son regard transperçait la poupée pour aller s'échouer dans le vide. Segunda s'était dit comme pour se consoler qu'elles avaient finalement toujours eu des caractères fort différents, que ce physique assez proche n'était qu'un leurre, un clin d'oeil du destin afin de les réunir. Elle s'était glissée dans la chambre des parents et s'était examinée dans la grande glace comme lorsqu'elle était petite. Absorbée par son reflet, elle ne tarda pas à remarquer que les membres appartenant au même individu n'étaient pourtant pas semblables. (Seule la beauté idéale est parfaitement symétrique mais celle-ci s'inscrit plus souvent sur papier en applications géométriques que dans les corps). Tout ce qui est de la même matière ne prend donc pas forcément une forme identique. Pourtant un bras reste un bras, un genou reste un genou et un homme demeure un homme.


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lundi 24 janvier 2011

6 - 9 : Le jeu du miroir


6 - 9


A cinq heures Louison avait téléphoné. Elle avait gentiment demandé des nouvelles à sa camarade, mais sa voix paraissait un soupçon ironique. Cela dit, elle avait vite changé de ton et avait invité Segunda à la retrouver le lendemain, mercredi, à la Butte du Chapeau Rouge comme à leur habitude.

Avoir marqué à ce point sa différence résumait pour Louison son sentiment rival. Désormais, elle se souhaitait papillon et elle ambitionnait puissamment à renaître de ce cocon devenu trop exigu. L'équilibre qu'elles avaient créé l'ennuyait au point qu'elle se tenait secrètement à l'affût de la faille qui apporterait le renouveau.

Cette fois-ci, c'est Louison qui se fait désirer. Segunda patiente sur un banc près de l'entrée du parc. Elle guette et bientôt elle aperçoit de loin, la silhouette de son alter ego qui apparaît plus mince et plus longue du fait de sa coupe à la garçonne, toutefois, en se rapprochant, le dynamisme effronté de sa démarche s'atténue et laisse place à un visage lunaire et délicat. La clarté roule sur ses joues et illumine ses yeux aussi gris que ce ciel de mercredi. Comme si de rien n'était, elle se montre agréable puis elle saisit Segunda qu'elle entraîne dans un petit trot sur les graviers. Elles rejoingnent une allée et là, Louison se met à courir. Elle crie :
- " Faisons la course jusqu'au grand buisson ! "
Elle se retourne afin de s'assurer d'être bien suivie et voici qu'elle heurte un garçon qu'elle n'avait pas pu voir. Il tombe à la renverse la faisant chuter à son tour.
Louison se relève en éclatant de rire. Segunda s'alarme du garçon resté à terre. A peine se remet-il de ses émotions que Louison déguerpit vers le grand buisson (sans omettre un détour du côté du kiosque à bonbons). Il ravale sa salive et les suit, curieux de découvrir cet endroit secret.

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lundi 17 janvier 2011

6 - 10 : Le jeu du miroir


6 - 10

Segunda jette un oeil rapide par la fenêtre et tire le rideau avant d'aller se désaltérer à la cuisine. Pourquoi le passé vient-il perturber le présent ? Pourquoi nous effraie-t-il autant que l'avenir ? Peut-être parce qu'évoluant en permanence nous sommes contraints de le revisiter sans cesse pour constater cette même évolution. Comme Louison avait souhaité se dégager d'une relation devenue trop réductrice, l'actuelle Segunda souhaite se libérer d'un passé trop lourd à porter, aussi lui fait-elle face comme pour s'en délester.

En chef de tribu Louison s'est installée sur la grande racine et entreprend sa dégustation de pâtes acidulées. Segunda, debout devant elle, sourit en signe de bienvenue au garçon qui pénètre dans leur chapelle de feuilles.
- " C'est ce que j'appelle une rencontre brutale et précipitée ! Mon prénom est Damien et vous ? "
- " On ne s'appelle pas. "
Damien est surpris par la réponse de Louison.
- " Pourquoi ne veux-tu pas que je le sache ? "
- " Parce que nous allons jouer. "
- " Je dois trouver vos prénoms, c'est ça ? "
- " Non. Tu dois choisir. "
- " Choisir quoi ? "
- " L"une d'entre nous. Ensuite elle sera ta petite amie pour l'après-midi. "
- " Je trouve ce jeu stupide, enfin... "
- " Tu dois nous attendre dehors le temps de notre préparation. Après tu seras seul juge ! "
Il sort. Il soupire. Dans quel dilemme venait-il de se mettre ! "
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lundi 10 janvier 2011

6 - 11 : Le jeu du miroir


6 - 11

Louison se dépêche de décoincer le miroir et le tube de rouge à lèvres qu'elle avait dissimulés dans un creux de racines. Elle s'apprête avec attention, fait une moue, puis tend le nécessaire à Segunda. Celle-ci refuse :
- " Etant donné ta remarque de la dernière fois, je préfère m'abstenir. "
- " Très bien. Ne le laissons pas nous désirer davantage ! "
Louison grimpe sur un muret et incite sa camarade à en faire autant. De leur estrade de pierre, les jeunes mannequins s'offrent au regard de Damien. Ses yeux passent de l'une à l'autre sans se stabiliser. Un corbeau croasse près de là. Laquelle ? Comment savoir puisqu'il ne les connaît pas suffisamment pour se permettre un jugement de valeur et que, de surcroît, elles sont aussi mignonnes l'une que l'autre.
- " Alors, tu te décides ou nous devrons coucher là ? "
Louison déambule devant lui avec son port de tête altier, son élégance volontaire et ses lèvres carminées. Segunda, qui semble très intimidée, reste statique, les bras le long du corps et les mains crispées dans le dos. Elle regarde ailleurs, au loin, elle se laisse emmener par une nuée de moineaux.
- " Pas si facile le jeu de l'amoureux, n'est-ce pas ? Il te reste peu de temps pour opter. "
Louison ne parvient pas à se taire Elle le pousse à donner sa réponse, convaincue que l'ombre et la lumière sont indissociables et que son amie s'étant toujours comportée comme son ombre, elle seule devait être la partie lumineuse et très certainement l'élue. Trancher n'était pas aisé mais les yeux de Damien viennent de s'arrêter. Il regarde Louison avec douceur.
- " Dois-je la désigner du doigt vu que je ne connais pas son prénom ? "
Louison rosit en opinant. La main de Damien prend de la hauteur devant elle et son doigt se tend en direction de sa rivale.
Louison reste interloquée sur le coup avant de pouvoir reprendre sa respiration.
- " Je ne comprends pas ! "
- " Ne m'as-tu pas demandé de choisir ? "
- " Si, mais pourquoi pas moi ? "
- " Parce qu'il me fallait une raison valable ! "
- " Laquelle ? "
- " Je n'aime pas le rouge à lèvres. "
- " Mais c'est complètement ridicule ! Et en plus ce n'est pas mon rouge à lèvres c'est le sien ! "
- " Peu importe. Le fait qu'elle n'en a pas, or tu en portes."
- " Mais il ne s'agit que d'un artifice ! "
- " Tu viens de toucher à la morale de cette histoire. A ce jeu idiot issue idiote. "
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lundi 3 janvier 2011

6 - 12 : Le jeu du miroir


6 - 12


Louison, rouge de rage, prend le tube de rouge et le jette par terre pour tenter de l'écraser, puis d'un air revanchard, elle fait face à Segunda et lui lance le petit miroir qui se brise à mi-chemin entre elles. Elle fait un tour sur elle-même, pousse un cri d'animal blessé et détale dans un juron vers la sortie du parc. Les deux autres restent suffoqués par sa réaction.
- " Je ne pensais pas qu'elle réagirait ainsi ! "
Segunda ne répond pas et se met à cavaler derrière Louison qui sort du jardin au même moment. Segunda galope, Damien se précipite sur ses talons. Elle passe les barrières vertes, il sort à sa suite. Ils avancent sur le boulevard d'Algérie. Louison est à nouveau en vue. Ils accélèrent autant qu'ils le peuvent, elle aussi. Segunda se met à hurler afin que son amie se stoppe. Celle-ci n'en fait rien et déboîtant vers la rue, elle se retourne pour lui décocher un regard fatal. Elle quitte le trottoir et la scène ralentit. Segunda ouvre la bouche mais un silence horrible lui déchire la gorge. Une ménagère lâche son caddie en s'agrippant la poitrine. Un Jack Russel s'égosille au bout de sa laisse. Le choc fait sortir les commerçants de leurs boutiques. Le conducteur jaillit comme un dément de son véhicule en se griffant le visage de panique. Le corps a volé sous l'impact quelques mètres plus loin. Segunda et Damien arrivent en pleine confusion. Les deux s'étreignent tandis que retentissent les sirènes des premiers secours. Louison regarde passer les nuages, ses belles lèvres assorties à son écrin de sang.

lundi 27 décembre 2010

7 - 1 : Il était une fois




7 - 1
Je voulais naître.
J'ai longuement espéré cet événement. Depuis le néant, mon esprit souffrait de l'appel de la vie. Je rêvais de sensations, d'atmosphères. Je voulais naître mais pas n'importe comment. Sortir, cependant pas d'on ne sait qui. Là était mon souci, mon problème à résoudre. Il devait bien y avoir quelqu'un. Il devait bien y en avoir d'autres.
Où aller quand les chemins n'existent pas ?
Où se rendre sans destination réelle ?
Je n'avais connu que la sérénité, que la passivité, que l'abandon.
Je ne réalisais que trop ma condition d'âme.
Je n'étais préparé à rien puisque j'étais tout. L'Univers c'était moi. Je me suis dit qu'étant la synthèse de tout, ma solution résidait peut-être dans le fait de me diviser, aussi ne serais-je plus unique. Puis je laisserais se multiplier ces divisions et la matière évoluerait pour permettre aux cellules de parfaire leurs mathématiques.
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lundi 20 décembre 2010

7 - 2 : Il était une fois


7 - 2


En premier lieu il me fallait me diviser. Je devais trouver les deux qui conviendraient, les garants de mon avenir.
Je devais progresser sur la voie de la concrétisation.
J'attendais qu'on m'aime. J'attendais qu'on m'attende. Je me languissais de prendre forme. Ainsi ai-je commencé à aimer mes futurs créateurs, ceux-là mêmes à qui je prêtais vie. Eux qui parviendraient à m'extraire du monde originel.
De ma place d'observateur, j'ai évalué mes chances d'arriver au début, j'ai soupesé les probabilités de ma naissance. Mon attirance pour le monde physique devenait obsessionnelle.
J'imaginais quelque chose d'inconnu venir troubler mon silence intérieur. Un appel, le sentiment d'un appel encore confus.
Aurais-je peur ? Sans doute. Il est toujours ardu de se réveiller.


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lundi 13 décembre 2010

7 - 3 : Il était une fois




7 - 3


Lorsque j'ai perdu mon bébé, j'étais au restaurant, face à mon frère. Subitement, j'ai commencé à couler de ma chaise sous la table de douleur. J'étais pourtant incapable d'identifier cette souffrance. Mon frère m'a aidée à sortir de l'établissement le plus dignement possible. Je me rappelle qu'il avait insisté pour me payer un taxi, or, têtue comme je suis, j'ai pris le métro. Je n'aurais pas dû ! Ce trajet fut un cauchemar dont je frémis encore.
Je vacillais, blême, ne sachant à quoi me raccorcher tant je souffrais. Un tiraillement tel qu'il se répercutait dans tout mon corps. Une douleur de plus en plus aiguë qui me pliait en deux en se diffusant. Mes cheveux collaient salement à mon front tant je suais. Mes yeux vrillaient sous les néons de la rame de métro qui rendaient la réalité surréaliste. Les gens, bien installés sur leurs sièges, me regardaient d'un air dégoûté. Je m'en apercevais à peine jusqu'à ce qu'une femme, à proximité, lance d'un ton fort à son mari :
- " Encore une de ces paumées de toxicomanes. Il faudrait les achever ! "
Ma station arrivait, j'ai fui pressée par l'angoisse du mal. Il ne me fallait pas m'arrêter au risque de ne pas pouvoir repartir.


(...)

lundi 6 décembre 2010

7 - 4 : Il était une fois


7 - 4


D'une force surhumaine je me suis portée jusqu'à chez moi. Quand la porte s'est enfin refermée, j'ai tout lâché et je me suis précipitée dans la salle de bains. Je suis montée sur la petite estrade qui mène aux toilettes et je m'y suis assise. Je n'ai eu que le temps d'écarter les genoux que je me suis vomie toute entière. Des gouttes de transpiration brûlaient mes yeux tandis que mes membres tremblaient pris sous l'assaut d'un frisson glacial. Je crois qu'ensuite le téléphone a sonné. Je me suis dressée comme propulsée par un ressort mécanique. Tel un fantôme, j'ai fait un pas vers l'avant et j'ai fini de me déshabiller. J'observais le sol, mes vêtements gisaient auprès d'une mare de sang. Je fixais la flaque d'un rouge brunâtre sans réaction. Tout bonnement je ne comprenais pas. Tout bonnement ce n'était pas envisageable. Tout bonnement ce n'était pas possible. Et mes yeux ont fixé mes pieds, mes pieds souillés de sang. Et j'ai remonté le filon le long de mes jambes sanguinolentes. Puis le blanc.


(...)

lundi 29 novembre 2010

7 - 5 : Il était une fois



7 - 5



J'ai repris conscience peu après, j'ai pris une douche. Tel un revenant je me suis essuyée sans rien sentir. J'ai ramassé mes vêtements que j'ai mis au sale et je suis allée prendre du papier toilette que j'ai laissé tomber par terre sur le sang. J'ai contemplé la manière dont le papier sombrait en s'imbibant, puis je suis retournée en chercher et mon regard s'est perdu au fond de la cuvette des toilettes. Un bout de chair flottait à moitié dans le trou. Je me suis mise à genoux pour le voir de plus près, le foetus minuscule ballottait sereinement contre les parois. Là, j'ai rampé avec du papier toilette jusqu'à la flaque. J'ai récuré le sol avec frénésie jusqu'à l'épuisement. Puis j'ai jeté le tout sans réfléchir et j'ai tiré la chasse avant d'aller me coucher.
J'ai dormi et mes songes étaient fiévreux et délirants. Je retournais des formules dans ma tête afin de trouver la manière la plus délicate pour l'annoncer au papa. S'il revenait un jour de Denver dans le Colorado... Je ressentais le noir, la fatale obscurité du désespoir et j'ai prié ma mère de me réveiller de cet affreux cauchemar.
Pourtant, le lendemain, les toilettes étaient bouchées.


(...)

lundi 22 novembre 2010

7 - 6 : Il était une fois



7 - 6


Mon père, ancré dans mon corps comme dans ma mémoire, s'est préoccupé très tôt de ma virilité. J'étais béni des dieux pour lui, il aurait eu grande peine d'avoir une fille, non que ce soit un réel déshonneur, cependant il était tellement plus gratifiant d'avoir un fils. Le mâle puissant qu'il était, pouvait ainsi se prouver à la face du monde. Sa vie avait trouvé un sens qu'il aboyait en parfait chef de meute. Je savais que mon père m'aimait par-delà sa belle indépendance et donc ses absences répétées car le temps qu'il investissait auprès de moi était vécu avec intensité.
Très jeune, j'ai beaucoup joué avec lui à toutes sortes de loisirs et son intelligence tramait un subtil enseignement, en effet, j'ai le souvenir précis de ces moments partagés et de ce qu'il m'a fait comprendre sur l'existence. Longtemps, il a été mon dieu accessible, fier, et mon avenir. Je me laissais envahir par sa présence et je m'évadais dans le flot de ses paroles. Je lui vouais une confiance extrême, aussi toute mon attention.
Il espérait tant de moi ! Tant, qu'à mon échelle d'enfant, cette montagne m'impressionnait.


(...)

lundi 15 novembre 2010

7 - 7 : Il était une fois


7 – 7

Je recherche la compagnie féminine pour l’arôme, la douceur, la discussion perpétuelle. Où que je sois avec elles, je vis un spectacle. Loin d’être un attaquant, je préfère séduire en rassurant. J’adore être cajolé, parler à bon escient et toucher incidemment. En toute sincérité, j’ai commencé par convaincre ma mère et les autres ont suivi qu’elles aient été plus ou moins rétives.

J’ai consacré beaucoup de temps et d’énergie dans la considération et la manipulation de ma verge. Il était important de m’assurer de son bon fonctionnement et d’en assurer les autres. J’ai pas mal fantasmé, bandé et éjaculé et baisé et fait l’amour avant de réaliser l’étendue de ses possibilités.

Je n’ai pas choisi de rencontrer la femme de ma vie au cours d’une scène d’une pareille banalité. Je suis tombé amoureux au coin de la rue. Au coin de ma rue ! Cet axe que j’ai emprunté à toutes les heures et dans tous les états, ce chemin devenu utilitaire, dénué d’intérêt. Juste ici, contre la façade du boulanger où je ne vais plus depuis qu’il ne m’a pas rendu correctement la monnaie.

 
(.../...)

lundi 8 novembre 2010

7 - 8 : Il était une fois


7 – 8

Dès que je l’ai entrevue, j’ai su, avant de connaître son timbre de voix. Je n’espérais rien de précis, elle n’attendait rien. Nous nous sommes plus. Les choses se créent parfois à l’insu de nos propres convoitises. Le fait est que le soir même elle s’installait chez moi pour ne plus me quitter.
Au début, elle s’est vidée comme un vase trop rempli, elle m’a raconté son histoire qui n’avait rien de féerique, j’ai écouté. Elle avait fait une fausse-couche et le père avait disparu aux confins des États-Unis.
Elle m’a touché au cœur comme mon père l’avait fait. Cette nuit-là elle s’est assoupie sur mon épaule. Son souffle chatouillait chaudement la surface de ma peau. Je louchais pour déceler ce visage noyé de mèches sensuelles. J’ai pensé à mon père avec émotion. Cette femme me permettrait de lui rendre l’honneur qu’il m’avait fait et d’ainsi perpétuer sa lignée.
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lundi 1 novembre 2010

7 - 9 : Il était une fois


7 – 9

Quand les hommes et les femmes oublient la société, qu’ils taisent les complexités religieuses, ils redeviennent sorciers à la faveur de la lune et la magie opère. Il y a de l’écho dans l’infini comme il y a des étoiles dans le ciel nocturne, comme les éclairs claquent telles des portes qui s’ouvrent et qui se ferment. L’amour est un passage, un transport, un message pas toujours facile à passer. Il nous fait omettre, éperdus d’insouciance, la crainte de faire naître un enfant voué à la souffrance. La vie telle que nous la concevons est-elle si belle ?
 
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lundi 25 octobre 2010

7 - 10 : Il était une fois


7 – 10

Tout de suite, je ne pense qu’à ton corps, qu’à la façon de le faire vibrer. Je veux le découvrir, l’entendre, le posséder pour que tu t’offres et paraisses ainsi m’appartenir. Je ne pense plus. J’exalte. Je brûle. Je m’emballe, tu m’emballes. Nous quittons la terre pour l’univers organique. Dopés par le plaisir, nous connectons nos cellules autant que nos âmes. « Je et Tu » se transforment en « Nous ». Ton souffle s’engouffre dans mon oreille et m’électrise totalement. Ta peau est douce, elle sent bon, elle sent l’amour et l’abandon. Nous sommes un flux de caresses, une rivière de murmures au crépuscule naissant. Le bel aspect de ton sexe me rappelle que le triangle est l’origine de la création de toute forme. Nous ployons sous les sensations, esclaves de nous-mêmes comme de l’autre. Nous nous mêlons jusqu’à former un être entier. Rayonnants d’oubli, nous suivons l’appel de la nature jusqu’à trouver le néant, l’accompli, le repos méritoire.

Toi, moi et l’amour, nous avons fini par faire trois. De nos deux extrêmes est né ce médiateur qui nous ressemble sans nous appartenir et qui teste journellement notre lien, cet enfant conquérant de ton ventre qui a capturé nos vies.

lundi 18 octobre 2010

8 - 1 : Chacun sa Croix





8 – 1


CHACUN SA CROIX



Élisa lèche soigneusement le collant de sa feuille de papier à cigarette puis l’applique perpendiculairement à une seconde feuille.

« Je ne veux pas les rencontrer. Pourquoi faut-il qu’il me le propose sans arrêt ? »
Maintenant, elle brûle rapidement son morceau de résine de cannabis et le brise entre ses doigts pour l’émietter sur son magazine de mode.

« Si je me souviens bien, il s’agissait de ce soir dernier carat… Je remets depuis un bon moment ma rencontre avec ses amis… Pourquoi devrais-je me fader son passé au travers de leurs petits regards entendus et de leurs ricanements complices ? »
Elle mélange les copeaux bruns verts au tabac et glisse le tout dans son collage. Elle rumine intérieurement en roulant son énorme cône. Elle frotte la pierre de son briquet et allume son calumet. Le bout rouge crépite tandis qu’elle tire une grosse bouffée, une épaisse fumée s’évade mêlée à l’arôme un peu âcre du pollen.
(.../...)