lundi 4 juillet 2011

4 - 2 : L'Amour Ordinaire


4 – 2

Je n’ai pas trouvé ce que je cherchais, tant pis. Je décide de rentrer en prenant le métro Bastille. Un air glacé me saisit tandis que je longe les ateliers aux façades arrondies qui me renvoient mon image ainsi que les reflets mouvementés du Viaduc des Arts. La nuit amorce sa descente imperceptible sur Paris qui allume ses réverbères. J’arrive près de l’Opéra et m’engouffre au chaud pour aller vite choper ma rame, ligne 5 : direction Place d’Italie. Je reste debout pour mieux observer les occupants du wagon. Depuis toujours, j’assume très bien mon côté voyeur dans les transports en commun. Je cherche la place la plus appropriée pour ne pas subir d’angle mort et je fais baisser quelques regards à force d’insistance, ce qui me fait jouir secrètement. Dès que l’obscurité s’abat sur la capitale, je préfère les lignes aériennes collées aux immeubles. Je colle le bout de mon nez sur la vitre et pénètre l’intimité des ménagères entre deux portes, des jeux d’enfants sur les tapis, des cuisiniers en herbe, mais à l’esprit j’ai l’espoir de visualiser quelques scènes érotiques, un cadeau flash entre deux stations, un événement dans mon quotidien de solitaire. Quai de la Rapée : arrivée d’une très jolie brune. Elle ne quitte pas ses pieds des yeux comme si elle attendait leur signal pour s’enfuir à la prochaine correspondance. Je trouve que son manteau de laine rouge la met particulièrement à son avantage. Sa tête part légèrement en avant tandis que le train décélère, elle vérifie d’un œil la station et repart dans la contemplation des ses chaussures. Elle, n’a pas remarqué sa parfaite rivale montée lors de l’arrêt à la gare d’Austerlitz. Cette autre femme qui me fixe juste parce qu’il en faut un dans la masse qui puisse occuper son regard. Cette autre qui enrage de devoir encore faire face au reflet de la femme au manteau rouge (qui lui retire un peu de ce qu’elle est en cet instant précis) alors qu’elle lui a volontairement tourné le dos. Fait d’un malencontreux hasard, pour elles comme pour moi, ces deux femmes portent le même manteau. La première n’a rien remarqué absorbée qu’elle est par ses pensées, en revanche la seconde se sent agressée par cette comparaison possible. Elle se tient raide, debout, dos tourné à la première, oui, cette première arrivée qui la renvoie à la place de dauphine. Elle semble lutter contre la pression du wagon entier qui a remarqué, amusé, son infortune. Le rouge de son manteau lui monte aux joues et cette couleur qu’elle trouvait si vivante devient celle de la honte. Elle baisse la tête et se concentre sur le sol comme pour se faire oublier alors que la première relève le menton réveillée par les trépidations de la rame. J’ai à peine le temps de la voir rosir que son sosie disparaît sur le quai Saint-Marcel. Elle part s’asseoir dépitée sur un strapontin et ne se relève qu’au changement commun que nous faisons Place d’Italie, moi pour rejoindre Nationale où j’habite, et elle en route pour des aventures que je lui souhaite plus agréables.
(.../...)

lundi 27 juin 2011

4 - 3 : L'Amour Ordinaire


4 – 3

C’est avec joie que je rentre chez moi les mains vides, pour une fois, j’ai résisté à la tentation de l’acheteur systématique. J’ai beau tout avoir, au point de perdre l’envie, il me faut méthodiquement errer chaque jour à la recherche de ce qui pourrait me manquer, voire ne pas me manquer mais me devenir absolument indispensable. Mes chaussures sont dans l’entrée, l’une contre l’autre, au millimètre près, j’ai l’œil ! J’ai allumé les grands feux dans la salle à manger. Je jette mon courrier sur la table, je décide de l’ignorer. Les factures patienteront jusqu’à demain. Je passe à la cuisine prendre une bière dans le frigo et file m’anéantir devant la télé.
Je vais passer une soirée ordinaire. Je suis quelqu’un d’ordinaire. Dès la naissance je n’étais ni beau ni laid, mi-figue mi-raisin. J’ai très vite compris que je n’appartenais pas à la race des héros. Je n’ai jamais brillé ni par ma présence ni par mon intelligence. Ma jeunesse mystérieuse m’a offert son insouciance et le système m’a guidé hors de moi-même. Mais il est bien un domaine où ce manque d’assurance m’a coûté : l’amour. J’ai toujours été quelconque, pas timide ou effacé mais quelconque. Mes parents m’ont aimé modérément. Je n’ai rien à leur reprocher. Je m’en sors dans ma vie. Je travaille. Je mange. J’ai un endroit où rentrer tous les soirs. J’ai connu des femmes. Aucune n’a réellement tenu à moi. Je suis l’homme des transitions, celui qui vous rassure entre deux grosses ruptures, celui qui écoute ces chagrins qu’il ne provoque jamais. Je ne suis ni l’ami, ni le gros nounours qui les console mais l’anonyme qui peut tout entendre puisqu’il ne fait que passer. Je suis sans saveur. Je ne laisse pas de traces. Se souviennent-elles seulement de m’avoir vaguement croisé ?
(.../...)

lundi 20 juin 2011

4 - 4 : L'Amour Ordinaire


4 – 4

Trois bières se sont accumulées sur la table basse. J’arrête là…
J’éteins la télé pour allumer l’écran de mon ordinateur.
J’ai du rangement à faire. Autant je néglige quelquefois mes factures, autant il m’est insupportable de laisser régner le chaos informatique dans ma maison. Depuis que je me suis attelé à cet ami virtuel (quoique cela dépende de son bon fonctionnement), je lui confie tout. Je répertorie mes actes, mes pensées, j’y fais mes comptes. Je me refuse Internet, convaincu que Big Brother ne paie pas son loyer chez moi. Adolescent j’ai été pris de passion pour les romans d’anticipation puis la science-fiction m’a fait voyager longtemps mais aujourd’hui elle me fait tout craindre. La Webcam qui se rallume à mon insu et permet à un œil extérieur d’inspecter mon logis, ce n’est pas pour demain ! J’ai des rideaux aux fenêtres, une porte blindée et bien assez du présent pour redouter l’avenir. En fait, je grignote et j’écris. J’écris pour me rendre intéressant aux yeux de ma machine. C’est stupide, je ne fais face qu’à moi-même. Néanmoins cela me donne le courage de faire quelque chose de personnel. Je me soulage en me déballant. Quand je referme l’ordinateur ma tête vide est pourtant lourde.


(.../...)


lundi 13 juin 2011

4 - 5 : L'Amour Ordinaire



4 – 5

Je me couche assez tard par habitude…

Au réveil, le lendemain matin, j’ai les sensations étranges d’un rêve persistant. Je vais immédiatement prendre ma douche. Je n’ai pas le temps de petit-déjeuner, je prendrai un café en arrivant au bureau. Dehors il fait un froid de canard, les gens fument en ouvrant le bec. La vapeur m’avale à l’entrée du métro. J’attends en me frottant les mains pour les réchauffer et surprise ! Je reconnais la dauphine d’hier sur le quai d’en face. Elle a troqué son manteau rouge contre une doudoune sombre. Elle me dévisage avec animosité aussi je me décide à lui sourire. Elle prend un air décontenancé et me renvoie finalement un rictus. Le métro jaillit du tunnel dans un fracas et la ruée vers les portes m’entraîne dans son mouvement. La fille reste sur son quai et continue à me suivre du regard tandis que le signal de fermeture automatique des portes se fait entendre.

J’arrive tous les matins comme un surfeur sur l’aiguille de l’extrême limite : à l’heure. Je longe le couloir. Je salue la secrétaire. Elle porte un pull rouge qui m’assène un coup fatal.

Mon rêve me revient enfin : je passe au volant de ma voiture (je rêve) près d’une école maternelle où des parents se languissent de leurs charmants bambins. Et là, stupéfaction ! Les deux femmes aux manteaux de laine rouge sont côte à côte sans même se remarquer.
Dès la sortie des classes, deux garçonnets se précipitent gaiement vers leurs mères qui rajustent simultanément leurs bonnets en les embrassant. Je constate effaré que les petits garçons se ressemblent comme deux gouttes d’eau. Je me demande si je songe en rêvant, si je dors en marchant, si je suis dehors, ou encore, si je suis en direct depuis la télévision de ma tête ? Je doute, quand subitement, un ballon vient heurter ma portière… Tout paraît si réel ! Les mamans s’éloignent avec leur fils, l’une derrière l’autre sur le trottoir. Je décide de les suivre et entreprends une filature digne des séries que diffusent les chaînes publiques…

- « Tu dors ou quoi ? Tu m’as l’air tout pâlot ce matin mon cher Max ! »
- « Ah ! C’est toi Michel ? »
- « Qui veux-tu que ce soit ? Tu te rappelles qu’on déjeune ensemble tout à l’heure ? »
- « Tu fais bien de me rafraîchir la mémoire… »
- « Eh bien, tu n’as pas l’air dans ton assiette ! Qu’est-ce qui t’arrive ? »
- « On voit ça vers midi chez Marcel, si ça ne te dérange pas ? »
- « OK mon bichon ! »
Et il me met une tapette sur la joue, amicale certes, mais qui sur l’instant m’irrite passablement.
Je replonge dans mon dossier et ma nuit ressurgit d’entre les lignes. Ces images m’obsèdent. Je roule lentement et je reconnais d’un coup le passage AA/12. L’immeuble d’hier, les chambres d’enfants, les nounours contre les baies vitrées. Je stoppe mon véhicule et regarde bouche bée les deux femmes se tenir la porte et discuter de leur progéniture en disparaissant dans le hall d’entrée.


(.../...)



lundi 6 juin 2011

4 - 6 : L'Amour Ordinaire


4 – 6

Mon café a refroidi dans son gobelet. Je referme mon dossier, me frotte le visage, les yeux, pousse un énorme soupir et m’étire de tout mon long. Les heures ont passé vite. Michel débarque dans mon bureau en grand échalas qu’il est. Nous passons devant la secrétaire en souriant et nous retrouvons au bout du couloir dans un des ascenseurs.
- « Il faut reconnaître qu’il ne fait pas chaud… »
- « Le vent me taille les oreilles en pointes. »
- « Allez-y, Mr Spoke ! »
J’ai toujours adoré cette brasserie. Nous y avons, tous les midis, nos habitudes que rien ne saurait déroger, nos places attitrées et le plat du jour en perpétuel menu.
- « Alors, raconte à ton pote ce qui te donne une mine pareille ! Crois-moi, je peux tout entendre puisque j’ai tout connu ! »
- « Arrête de me charrier comme ça… »
Et je lui raconte non pas mon rêve mais l’aventure d’hier.
- « C’est dingue ce que les femmes peuvent être chipies entre elles ! En tout cas mon gars, ce qui est sûr, c’est que pour une fois, espèce de tombeur, l’une d’entre ces demoiselles t’a bel et bien remarqué. Tu n’étais pas avec moi, c’est pour ça ! »
Mon tartare n’a pas fait de plis. Je me rince la gorge avec mon verre de Morgon, et repousse machinalement les miettes de pain vers le centre de la table.
- « Des cafés Messieurs ? »
- « Oui. Merci Marcel. »
Michel lui fait signe de nous apporter la note, ce qu’il fait.
Nous sortons affronter le frimas et fonçons sans nous adresser la parole. Ce n’est qu’une fois dans l’ascenseur que nous parvenons à décrisper les lèvres :
- « Que ferais-tu si tu croisais à nouveau ta dauphine ? »
Je réponds par une sorte de râle blasé et reprends le chemin du bureau en passant par les toilettes. Seul, face à la glace sous la lumière blafarde du néon, je me questionne. Je me lave les mains. Je les renifle après les avoir essuyées. J’ai toujours fait ça. Mon café froid m’attend avec mes dossiers. Sur toutes les pages ces mots semblent s’inscrire en lettres capitales :
« QUE FERAIS-TU SI TU LA CROISAIS À NOUVEAU ? »
Le célibataire endurci panique tandis que l’adolescent exalté refait surface. Tout serait possible… Mon cœur bat plus fort dans ma poitrine. Je ne suis pas à ce que je fais. Il règne une atmosphère singulière dans mon corps. Je la laisserais venir me parler. J’écouterais et je l’embrasserais… Non… J’en suis incapable !… Je l’ignore faussement… Elle me rattrape… Et je la prends dans mes bras… Non… C’est trop.
Je vais vers elle, mais elle commence à rire et ce rire m’agresse… M’oppresse… Me stresse… Me laisse…
Le téléphone sonne. Je réagis mollement. Je ne décroche pas. Je ne peux pas. Nous nous rapprochons au point que nos mains se frôlent, se caressent et finissent par se saisir. L’amour débute par de la chaleur. Elle rougit dans son manteau cramoisi. Je suis moi-même extrêmement troublé. Le monde ralentit sa course, nous descendons en marche pour inventer demain…
J’ai les yeux vitreux tant je suis ailleurs. Voici que je le réalise, aussi, je toussote bêtement pour me donner une contenance. Les heures ont progressé sans que j’aie avancé mon ouvrage. Je me concentre sur le peu qu’il m’est permis de mener à bien.


(.../...)



lundi 30 mai 2011

4 - 7 : L'Amour Ordinaire





4 - 7

De retour, ma journée me paraît s’être déroulée de manière irréelle. Je me laisse guider par un banc d’hommes pressés qui me mènent jusque sur le quai du métro. Je monte dans le wagon qui se présente devant moi et m’entasse avec les autres. J’ai un pincement au cœur juste avant l’arrivée à Place d’Italie. Je me précise intérieurement que c’est bêta, mais le pincement s’affirme à mesure que le tunnel débouche sur la lumière. Les portes s’ouvrent. On me pousse sans que j’aie le temps de manifester. Je me retrouve sous un panneau publicitaire à laisser se déverser le flot humain des bouches béantes des voitures. La sirène retentit. Le métro redémarre. Je reste seul sous ma pub de cocotiers sur fond de mer turquoise et ma respiration cesse. Elle est là, assise de l’autre côté. Elle me scrute. J’hésite. Je me dirige calmement vers la sortie, ce qui me laisse le temps de réfléchir, une fois devant, je me dis que c’est trop bête et je rebrousse chemin. Je vais m’asseoir timidement à côté d’elle.

(.../...)

lundi 23 mai 2011

4 - 8 : L'Amour Ordinaire


4 – 8


- « Je vous attendais. »
- « Êtes-vous sérieuse ? »
- « Absolument. Je m’appelle Karine. »
- « Max. Enchanté. »
- « Hier, je me suis dit qu’il fallait que je vous parle… »
- « Et de quoi ? »
- « Du fait que vous devriez être heureux. »
- « Vous appartenez à une secte, c’est cela ? »
- « Non. Rassurez-vous. Disons simplement qu’aujourd’hui je donne davantage de crédit à la vie. »
- « Vous avez mûri. »
- « J’ai souffert. »
- « Vous venez de vous séparer, n’est-ce pas ? »
- « En effet. »
- « C’est un sujet que je connais bien. »
- « Êtes-vous vous-même divorcé ? Je vous trouve maussade à voir comme ça. Vous avez l’air d’avoir tout accepté, de vivre par coutume plus que par satisfaction. Vous semblez avoir perdu le goût. Mais peut-être allez-vous me répondre que je fais fausse route ? »
- « Non. Vous avez raison. Il fait froid, nous sommes en plein courant d’air. Puis-je vous inviter à dîner ? »
- « Avec joie ! »

Je suis étonné et grisé par cette situation un peu absurde. Je tends le bras à la demoiselle qui le saisit et je l’entraîne dans un restaurant thaïlandais situé près de chez moi.

(.../...)

lundi 16 mai 2011

4 - 9 : L'Amour Ordinaire




4 – 9

- « Je viens ici depuis l’ouverture il y a quelques années, vous allez goûter, c’est très bon. »
Pan, la patronne, une petite femme ronde et dynamique se précipite pour nous saluer. Elle me transmet, discrètement, par une gentille grimace, son étonnement de me voir accompagné et nous guide vers une table intimiste près de la cuisine. Je frôle ma place habituelle de solitaire en brisant le poids de ma routine. J’ai un calot de verre dans la gorge, une angoisse de ne pas bien faire. Mon cœur bat la chamade. J’installe mon invitée et me retrouve devant comme un enfant timide qui préfère jouer avec la bougie plutôt que d’affronter son maître.
- « Il y a quelque chose d’imperceptible sous votre armure d’homme gris qui me pousse à venir vous parler. Cette faille. Cette peine injustifiée. »
- « Je ne comprends pas. Tout va bien, je vous assure. »
- « Quel âge avez-vous ? »
- « Trente-huit ans, pourquoi ? »
- « Vous êtes jeune. Pourquoi ne pas vous tenir droit ? Vous avez les épaules rentrées. Vous paraissez vivre dans l’abnégation. Il me suffit de suivre les expressions qui animent votre visage pour constater que vous êtes plutôt du genre lèvres pincées. Et cette ride des soucis si marquée qu’elle vous remonte sur le front. Avez-vous des problèmes ? »
- « Non. Enfin, comme tout le monde. »
- « Pensez-vous que tout le monde a votre chance ? »
Elle me fixe inflexible. Je me gratte le nez.
- « Non. »
Son regard m’hypnotise et me gêne. Je profite de passer la commande pour me raccrocher au concret, mais rapidement, elle m’absorbe à nouveau.
- « Vous ne vous attendiez pas à cela, n’est-ce pas ? »
- « Je ne pensais pas que nous parlerions autant de moi ! »
- « Cela vous dérange-t-il ? »
- « C’est surtout que je ne suis pas un sujet très intéressant. »
- « Est-ce vraiment ce que vous pensez de vous-même ? »
- « Je ne sais pas. Il m’est difficile d’être objectif, mais je n’ai rien vécu d’extraordinaire. »
- « D’extraordinaire ? Pourquoi voudriez-vous vivre des choses extraordinaires ? Il y a là-dedans un soupçon d’extrémisme, ne le ressentez-vous pas ? Et puis le passionnel prend ses origines dans la souffrance, vous le savez. Qui aurait-il de vain dans l’ordinaire ? Ne sommes-nous pas des gens ordinaires ? Pourtant au cours de nos existences nous faisons tous de grandes choses. Regardez, moi, par exemple, un matin de ma huitième année, je me suis réveillée convaincue que je devais accompagner mon arrière-grand-père au marché. Le vieil homme y allait à l’aube, si tôt qu’on me conseilla ce jour-là de rester au chaud. Mais mon sentiment était trop fort. Je devais y aller avec lui. Rien n’a pu me convaincre de rester. Le hasard a voulu que ce jour précis, le grand-père se soit effondré et que sans mon intervention, il serait mort. On lui a posé une pile dans le cœur et il a vécu quinze ans de plus entouré des siens. Je n’ai fait que courir ce jour-là, cependant, ces quelques minutes de course ont permis des années de bonheur derrière. »


(.../...)

lundi 9 mai 2011

4 - 10 : L'Amour Ordinaire



4 – 10

Je suis imprégné de sa voix. Je lui trouve beaucoup de charme. De temps à autre, elle triture ses cheveux courts. Elle prend le temps d’apprécier son riz sauté et n’en reprend qu’après avoir fini son assiette.
- « Triez-vous vos ordures ? »
- « Oui. Pourquoi ? »
- « Eh bien, vous êtes quelqu’un de responsable. Chaque jour, vous faites quelque chose de positif pour vous, pour les autres et pour l’avenir. La plupart des gens ne le font pas. Vous voyez que vous n’êtes pas si ordinaire. Il vous serait aisé de faire comme tous les autres, ceux qui passent après vous et mettent l’anarchie dans les poubelles communes. Pourtant, vous continuez à le faire par considération pour vos convictions. Je trouve que vous êtes admirable sur ce point. Moi-même, je n’ai pas eu le courage de maintenir mes efforts lorsque j’ai compris qu’ils étaient réduits à néant par une minorité. »
Les arbouses de Madame sont avancées. Je vais prendre un café.
- « Vous ne fumez pas ? »
- « Je n’ai jamais commencé. »
- « Encore une preuve de discernement. Vous n’avez guère de raisons de vivre votre vie comme une saison insipide. »
- « Il me manquait sans doute quelqu’un comme vous pour m’en apercevoir ! »
Je ne peux réfréner une expression cruellement romantique. Ma main serpente sur la nappe avec l’espoir de la toucher, mais alors que je l’atteins presque, elle retire vivement la sienne.
- « Ne vous méprenez pas. Je n’ai pas accepté votre invitation pour entreprendre une relation sentimentale. Je suis venue vous offrir un regard différent sur votre vie. Vous comprenez ? »
- « Pas très bien… »
- « Vous êtes une personne formidable, mais vous ne vous en rendez pas compte. Vous trimbalez le quotidien comme un boulet. Vous imaginez être sans valeur, vos mots n’ont aucun poids. Toutefois, sachez que sans vous, ce monde ne tournerait pas ! On a réussi à vous faire croire qu’un homme, un vrai, est surpuissant comme un cobaye en maillot jaune sur le tour de France, que l’héroïsme se nourrit de la violence, que l’espoir est une donne inaccessible. Je suis convaincue que tout ceci n’a pas de sens ! C’est l’amour ordinaire qui donne naissance à la magie de la vie. Une rencontre, une date, un échange - ces connections de cellules entre elles qui nous poussent à ouvrir les paupières malgré l’intensité de la lumière. Voilà pourquoi nous sommes là. Pourquoi nos existences en valent la peine. Vous devriez avoir confiance en ce cadeau qui vous a été offert. La vie n’est pas une traîtresse, il n’y a que vous pour vous faire faux bond. On dirait que le bonheur vous échappe un peu par paresse. Il faut prendre sur soi pour mettre la beauté dans ce qui nous entoure. Il faut être fort pour ne pas baisser les bras devant la démobilisation générale ! Il faut avoir la foi en ce qu’on est pour célébrer son destin. »


(.../...)

lundi 2 mai 2011

4 - 11 : L'Amour Ordinaire


4 – 11

Elle baisse les yeux pour la première fois.
- « Vous communiquez une telle passion que je sais pas quoi dire… »
- « J’en arrive à la conclusion que l’accomplissement ne naît que de la sérénité. Tandis que la passion ouvre les blessures, la quiétude les panse. Les sentiments vrais sont ceux des gens ordinaires parce qu’ils assument le présent plus qu’ils ne présagent l’avenir. »
La bougie s’est éteinte.
Pan vient nous débarrasser.
- « Vous avez terminé ? »
Je ne réponds pas.
- « En effet. »
Karine se lève de sa chaise. Je passe auprès d’elle pour l’aider à s’habiller. Sa peau sent la mandarine. Elle sort. Je la suis. La nuit nous a rejoints. Les arbres nus se découpent dans la lumière des réverbères. Je la discerne en contre-jour.
- « Pouvons-nous nous revoir ? Discuter encore en passant un agréable moment ? »
- « Ce n’est pas possible… »
- « Et pourquoi donc ? »
- « Parce que j’ai le cancer. Une tumeur évolutive au cerveau. »
Elle m’observe. Je suis confus, je bafouille :
- « Et alors ? »
- « Je n’avais pas beaucoup de temps à vous consacrer. J’ai tellement de choses à faire, de personnes à voir. Profitez au mieux de cette vie qui va bientôt me manquer, voilà ce que vous pouvez faire pour moi. Je ne suis pas là à me morfondre, pourtant j’aurais des raisons. Je me sens comme investie d’une mission : apporter une réponse simple à des esprits complexes. Reprenez le chemin des plaisirs simples. Ravivez votre petit feu journalier. Soyez plus tolérant avec vous-même et plus juste avec les autres, car l’humanité est à votre portée.

Elle ne m’a pas laissé la raccompagner ;
Je rentre à pied. C’est l’hiver or j’ai chaud. Mes mains sont moites au fond de mes poches. J’entends battre mon cœur.
Une fois à l’intérieur, débarrassé, mes chaussures rangées l’une contre l’autre, je vais m’asseoir sur le canapé en soufflant. J’ai l’extrémité des doigts qui papillonne, force est de constater que la vie grouille en moi.

lundi 25 avril 2011

0

Vous êtes arrivés au terme
Des Quatre Saisons.

Vous allez découvrir
La Cinquième Saison



Seconde Partie :

Celle-ci se décline en 9 étapes
A vous d’ouvrir la Porte :







lundi 18 avril 2011

5 - 1 : Devenir



DEVENIR


5 - 1

Je ne me suis jamais senti à ce point orphelin qu’aujourd’hui. Pourtant je suis né sous X. On m’a arraché une partie de moi-même à la naissance et l’on m’a condamné à une errance de déraciné. J’ai traversé des familles inconnues comme on passe de ville en ville, d’angoisse en angoisse. Le mot d’ordre était la distance. On m’interdisait de m’émouvoir au risque de me faire passer à côté de l’humanité. Comme beaucoup j’ai eu l’occasion de constater la cruauté de notre monde. Comme la plupart j’ai tenté de fuir cette triste réalité.

Je suis assis sur la chaise dans ce studio désert, un matin blanc et brumeux entre par la fenêtre. Le quartier est plus calme que d’ordinaire, les bruits sont rares et lointains. Les gens dorment tels des zombis. Demain je serai parti. Demain sera un autre jour, un commencement.
Mais avant j’irai rendre visite à Sylvaine, la seule personne qui m’ait aimé au point de m’attacher à cette vie injuste. Cette femme qui a su me comprendre et me parler, aussi placer son coeur au-dessus des lois. Elle m’a considéré en humain avec mes doutes et mes faiblesses, puis elle m’a porté au-delà de mes complexes.


(.../...)




lundi 11 avril 2011

5 - 2 : Devenir


5 – 2

Au début et à mes propres yeux, j’étais le premier, on me considérait déjà en être singulier. La nature a contribué à marquer ma différence en me créant roux. Le cuivré de mes cheveux contre ma peau laiteuse me donnait une apparence fragile tandis qu’en mon corps fourmillait avec ardeur le mystère de la vie. Mes congénères m’ont fait souffrir de ma dissemblance jusqu’à ce que je m’en veuille d’être ce que j’étais. Mon esprit s’était recroquevillé en son for intérieur, malgré cela, on ne voyait physiquement que moi. J’avais beau regarder mes pieds timidement, on raillait :
- « C’est l’enfant du malin. L’enfer est sur sa tête ! »
Alors, lentement, je suis devenu le feu. La passion de la marginalité attisait mes braises intimes.
- « Comment va le rouquin ? »
Rejeté, j’étais ma seule référence jusqu’au jour où Sylvaine est entrée dans ma jeune existence. Elle m’a nourri de sa présence. Elle m’a permis de m’exprimer car à ses yeux j’étais important.
(.../...)

lundi 4 avril 2011

5 - 3 : Devenir



5 – 3

Je médite dans la pièce vide que le déménagement a rendu plus lumineuse qu’auparavant.
Enfant cette question m’obsédait :
- « Pourquoi n’ai-je pas le droit à l’amour ? »
Maintenant une question différente me hante :
« Pourquoi fallait-il qu’elle meure ? »
Sylvaine se repose, la tête enfoncée dans son oreiller de satin rose. Je suis seul avec elle. Dehors le lierre masque la façade, l’air est doux, la pelouse fraîchement tondue.
Je me sens nu devant la dépouille de ma marraine. Je sors de la réflexion concrète. J’oublie la pesante appréhension du corps et je me penche pour embrasser ce front désormais insouciant.
Je lui murmure : « merci ».
(.../...)

lundi 28 mars 2011

5 - 4 : Devenir


5 – 4

Là, je suis ce personnage figuratif qui avance dans l’abstrait. Je suis cet être craintif face à l’inconnu. Je me reconnais dans ce que j’ai fait de meilleur comme dans l’indicible. Je ressens à quel point je suis l’affirmation sensible de ce qui est. Je me sens fort de ce constat.
Je renifle la fraîcheur verte de l’air. Je sens forcir ma conviction de ne plus mépriser le temps. Le primordial m’apparaît. Cette morte me fait naître à l’idée que le commencement et la fin sont intimement liés.
Sylvaine semble sourire. Elle me laisse partir étrangement désinvolte. Je la libère. Dans l’allée, j’ouvre une voie inédite vers un espoir, un avenir. J’offre mon regard aux vols des oiseaux. Je me dis qu’en mémoire de ceux qui ont eu connaissance de la vie et qui m’ont enseigné, je me dispose à servir le renouveau. J’avance, non plus prisonnier, mais dévoué à la dynamique de l’Univers.

lundi 21 mars 2011

6 - 1 : Le jeu du miroir







6 – 1


LE JEU DU MIROIR

Segunda regarde dehors la rangée de culs rouges des automobilistes du samedi soir. Elle attend son carpaccio de bœuf avec impatience elle qui n’a pas d’appétit. Elle apprécie ce petit restaurant parisien pour son décor rétro et sa vitrine offerte sur le Génie de la Bastille qui toise l’Opéra depuis les airs comme une flamme d’or. Le garçon qui la sert est nouveau dans l’établissement. Il lui porte très clairement attention, ce qui ne manque pas d’épicer le dîner. Il semble traîner au moment d’apporter le café et finit pas surgir derrière elle, le regard malicieux. Elle réalise pourquoi en découvrant un papier glissé avec un carré de chocolat amer. Elle le déplie : « DAMIEN - 06 00 22 12... ». Manque de chance, il s’agit d’un mauvais prénom et cette belle journée se transforme en mauvais jour. C’est comme si on avait baissé un store métallique devant sa vue broyant la perspective de la place précieusement éclairée. Segunda ne fait plus face qu’à son reflet dont les yeux angoissés la supplient de partir. Muette, elle paie et déguerpit sans plus un égard pour le pauvre garçon interloqué tout de même.


(.../...)

lundi 14 mars 2011

6 - 2 : Le jeu du miroir


6 – 2

Un petit appartement confortable dans un immeuble en pierre de taille de la rue Amelot (cinquième sans ascenseur).

Segunda rumine, le ventre noué, noyée au milieu de ses coussins ethniques. Elle écoute la musique la plus en symbiose avec son émotion. Les réminiscences confuses du commencement de son existence remontent vers la surface…

Elle se souvient avoir tout de suite réalisé l’autre en elle. Elle est entrée dans le monde binaire en apprenant à marcher. Enfant, devant le miroir, elle comparait ses membres : deux bras, deux mains, deux jambes, deux pieds, mais aussi les deux yeux, deux oreilles, deux narines, deux épaules… Or, elle n’avait pas encore étudié l’anatomie. Elle comptait sur ses poumons neufs et ignorait la complexité de ses deux hémisphères.

Un bouquet de néons étoffe la nuit omniprésente dans la pièce. Les plantes vertes projettent leurs silhouettes étranges sur les murs. Segunda s’effraie de son ombre dans cette atmosphère pourtant sécurisante et intime. Elle a la conviction que rien ne nous appartient vraiment, tout évolue au-delà de nos petites influences. Elle prend un crayon à papier sur la table basse et d’un geste insouciant elle esquisse sa pensée encore abstraite sur le papier. L’odeur du bois. Du givre sur les carreaux d’immenses fenêtres. Un préau rempli de cris d’enfants. Son regard se perd…
(.../...)

lundi 7 mars 2011

6 - 3 : Le jeu du miroir


6 – 3

Nadia était apparue comme une folle, elle trépignait et bafouillait tout à la fois. Sa tête, plus ébouriffée que jamais, tournait en permanence. Segunda l’interrogea impatiente d’apprendre la nouvelle :
- « Mais que t’arrive-t-il donc ? »
- « En passant dans la cour, je t’ai aperçue, alors je me suis mise à courir et je t’ai sautée dessus. »
- « Tu racontes n’importe quoi puisque je ne te vois qu’à l’instant ! »
- « Là justement est le problème. Ce n’était pas toi, d’ailleurs j’aurais dû m’en rendre compte au manteau, enfin, cette petite fille te ressemble terriblement. »
- « Quelle petite fille ? »
- « La nouvelle. Viens, je vais te la présenter… »

Très tôt Segunda a ressenti la dualité inhérente à sa nature, ce n’est qu’ensuite qu’elle a vécu la différence, ce fameux jour où elle a rencontré l’Autre.

- «Je te présente Louison ! Louison, je te présente Segunda ! »

Les deux enfants se font désormais face. Un incroyable jeu de miroir se met en place, si perturbateur que l’animation de la cour de récréation semble se ralentir dans un souffle général de stupéfaction. Bien qu’ayant été avisée, Segunda est électrocutée par un violent frisson de surprise. Elle tend presque involontairement la main vers son parfait reflet dont le visage trahit le même effarement. Cependant ce double ne semble pas vouloir réagir selon sa volonté et voici qu’il recule tandis que Segunda s’avance d’un pas.

- « Je crois que vous venez de rencontrer votre sosie ! »
Nadia tente de briser la glace alors qu’une rumeur s’élève derrière elle :
- « Les clones ! Les clones ! Les clones ! »
Il est vrai qu’elles auraient pu être jumelles tant leurs physiques étaient similaires. Même les adultes s’étaient déplacés pour constater le phénomène.
(.../...)

lundi 28 février 2011

6 - 4 : Le jeu du miroir


6 – 4

Ce n’est que de retour chez sa mère que Segunda avait pu redevenir elle-même. Ce soir-là, elle avait mangé peu et, dans les obscurités de sa chambre, au plus profond de son lit, elle s’était sentie mal à l’aise. Dans le silence, toutefois une voix réconfortante s’était élevée. Un son, une présence qui venaient des mystères de son être. La voix de sa tête ne devait ressembler qu’à elle-même. Chaque individu au-delà des apparences devait bien avoir quelque chose d’unique, comme cette volonté invisible qui agit depuis et par-delà du corps, une âme. Cette pensée l’avait rassérénée et suivant le balancier perpétuel la nuit avait fait place au jour.

La Segunda adulte change de disque et fait une varappe vers la boîte de chocolats avant de se rasseoir dans ses souvenirs.

Leur ressemblance les avait rapprochées malgré elles. Certes, leur individualisme en avait pris un coup, mais elles s’étaient ébranlées au point de se mettre mutuellement en marche. Elles avaient pris le temps de se connaître, de se reconnaître, de s’apprécier, de s’identifier. Elles communiquaient en dépit des mots par tout un art du regard. L’une pensait, l’autre réalisait. Tout aller équivalait à un retour. La confiance avait surgi d’un respect réciproque. Elles prouvaient l’efficacité de la complémentarité, assurant un courant perpétuel d’actions et d’ambitions. L’union faisait la force dans ce monde généreux de leurs enfances.
(.../...)

lundi 21 février 2011

6 - 5 : Le jeu du miroir


6 – 5

Oh oui ! Segunda l’a aimée cette autre petite fille et elle aime encore ce rire d’enfant qui se dissout dans les couloirs du temps.
L’échange nous en apprend beaucoup sur notre véritable nature. Nous nous découvrons à travers notre désir de donner, notre capacité à recevoir. Nous évoluons jusqu’à savoir offrir, jusqu’à pouvoir mériter. Segunda serre un coussin très fort contre sa poitrine. Elle sait que lorsque tout va bien, la vie est simple et lumineuse, les états d’âmes n’existent pas. Et si le vrai bonheur se trouvait là, au point zéro du sentiment ? Les relations charrieraient le flux d’une belle et pure énergie épargnée par la confusion des sentiments. N’ayant plus à redouter notre dualité, nous pourrions nous consacrer à mieux gérer nos oppositions… L’équilibre vaincrait…


Telles les deux plateaux d’une balance, Louison et Segunda se renvoyèrent la solution jusqu’au jour où un poids les fit basculer.

Elles venaient d’avoir onze ans. Le rendez-vous était à trois heures près du kiosque à bonbons du parc de la Butte du Chapeau Rouge. Segunda n’avait pas pu assurer sa ponctualité et Louison avait fait les cent pas le long du bac à sable en l’attendant. Le ciel bleu la consolait du vent glacial. Louison avait un caractère dominant. Elle fonçait sans trop se questionner sur l’essence des choses. Généreuse et entière, elle était source de créativité et de joie, mais un rien pouvait la mettre sens dessus dessous et il lui arrivait de passer pour colérique. Segunda se montrait plus réservée, elle prenait le temps de réfléchir. Elle enviait gentiment cette toute puissance de sa meilleure amie qui ne doutait jamais d’elle-même. Louison était une affirmation de l’existence, un point d’exclamation, tandis qu’on complimentait aisément Segunda au sujet de sa maturité et de son sens de l’accompli.



(.../...)