lundi 26 septembre 2011

3 - 1 : Félicie Gambetta



FÉLICIE GAMBETTA


3 - 1

Félicie se dresse doucement de son vieux fauteuil, ses reins résonnent en lancinante douleur. Elle se dirige vers la fenêtre, pose ses mains de chaque côté de l’encadrement et se met à regarder dehors.
La photographie de son amour fantôme…Marcus… l’observe depuis son cadre jauni. Il semble armé de son sourire moustachu en guidon de vélo et admire sa Félicie contemporaine se découper dans la lumière au bout de la pièce. L’appartement s’est abandonné au passé, seule la vigueur du soleil réjouit ses murs silencieux, c’est pourquoi Félicie se tient là, frémissante. Elle regarde la vie à l’extérieur si souvent qu’elle a laissé son empreinte sur les carreaux. Il faut dire qu’il y a bien longtemps qu’elle se contente de capter le monde à travers ses couches de poussière qui sont autant de saisons, tant d’années qu’il n’est plus l’époque de se retourner, aussi ses iris délavés clignotent-ils chaque jour derrière la vitre. De sa vigie elle se mêle à l’atmosphère de l’avenue Gambetta. C’est l’automne, les feuilles s’échappent des tas qu’on leur impose et virevoltent en tourbillons à l’entrée du métro Pelleport. Ce n’est pas encore l’heure de la sortie des classes, non, Félicie se retourne et regarde son divan avec amour, c’est l’heure de la sieste.

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lundi 19 septembre 2011

3 - 2 : Félicie Gambetta




3 – 2

Félicie s’approche de sa forme que le temps a modelée dans les profonds coussins et s’y imbrique, se recouvre d’un plaid et cale sa tête sur un doux oreiller. Elle livre cours à ses émotions les yeux ouverts. Dire que jeune elle aurait rêvé de pouvoir faire la sieste mais que cela n’était pas possible, la vie au début est pressante. Elle sourit en se remémorant une fameuse sieste avec Marcus, elle lui jette à son tour un regard complice et tendre, puis finit par fermer les paupières. Dès l’instant que le fin rideau de chair s’abaisse, c’est dans le calme de son enfance qu’elle refait surface. Elle serre les poings et peut redevenir, un instant, l’enfant insouciante bercée par sa mère. Félicie s’évade dans un rêve. Au loin, le ronron continu des voitures se transforme en ruisseau, un grand saule pleureur se courbe au-dessus d’elle, un oiseau bleu est là, sur une branche, qui la regarde simplement.
- « Nous élève-t-on pour un jour toucher le ciel ? »
L’oiseau s’envole et vient se poser à terre près de Félicie. Il ouvre le bec et répond :
- « Viens caresser mon aile bleutée… son reflet dans la lumière me protège des prédateurs en me rendant invisible. »
- « Alors tu voles comme les fantômes ? »
- « En quelque sorte. Mais sais-tu ce qu’est un esprit toi qui en parles ? »
- « Une âme qui va au ciel… »
L’oiseau s’envole et vient atterrir sur sa tête.
- « Tes ailes à toi, ce sont les deux hémisphères de ton cerveau… »

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lundi 12 septembre 2011

3 - 3 : Félicie Gambetta


3 – 3

Quelqu’un vient de crier. Félicie se réveille en sursaut, se redresse et se dit à elle-même pour se rassurer :
- « Mais que se passe-t-il ? »
Elle se presse d’accéder à la fenêtre qu’elle ouvre timidement. Trois hommes se battent à la sortie du métro, l’un d’eux se débat à terre et hurle en accrochant son attaché-case. Les gens autour fuient ou se pressent en baissant la tête. Félicie n’en revient pas, aussi se met-elle à s’égosiller en voix off de chez elle :
- « POLICE ! POLICE ! »
Les agresseurs, dans le doute, lâchent prise et partent comme des dératés. L’homme à l’attaché-case parvient à se relever et replace ses lunettes, indigné, en rentrant dans le café d’en bas. La police n’a pas même été alertée que tout reprend son rythme normal. Félicie referme la fenêtre, sa sieste n’a pas été d’un calme olympien, cela dit, un soulagement déplisse les anciens soucis de son front.
C’est l’heure du thé. Elle passe à la cuisine, une pièce étroite pleine de bocaux et d’étiquettes aimantées sur le réfrigérateur. Félicie attrape la bouilloire chromée et la pose sur le feu, un crépitement métallique s’échappe de l’ustensile. Tandis que l’eau chauffe, son regard se perd sur son reflet gondolé, elle ferme le couvercle et sort les petits gâteaux de l’armoire. Ils ont pris l’humidité, elle les met dans une assiette, il faut les manger. L’eau bout, la boule est prête. L’infusion pourra débuter dès que l’eau ne sera plus que frémissante. Félicie regagne le salon et s’assoit à la table devant la nuit de Katmandou qui envahit sa tasse. Elle hume les arômes voyageurs du gingembre, du lotus et du litchi qu’elle reconnaît et cherche à débusquer les parfums inconnus de riches fleurs indiennes qui pourraient la faire s’évader de ce quotidien de la vieillesse parisienne. Personne ne sonne plus à la porte. Personne n’écrit plus depuis longtemps. Les rires d’enfants n’appartiennent qu’à la rue. La liberté s’arrête au départ des oiseaux. Heureusement, Marcus offre son éternelle présence depuis son cadre mais il ne répond pas et Félicie en est rendue à parler toute seule, à se souvenir ou à songer.

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lundi 5 septembre 2011

3 - 4 : Félicie Gambetta



3 – 4

- « Je vais manger un petit gâteau pour toi mon Marcus ! Pas terrible, il est mou... »
Marcus s’en fiche et continue de sourire impassiblement. Félicie retourne errer près de sa fenêtre. Les voisins sont rentrés, l’allogène est allumé. Le gamin du troisième de l’immeuble d’en face sèche devant ses cours dans sa chambre, sa mère s’anime en cuisine. Le proprio du second sort son gros chien, il passe devant la caserne des pompiers et y lance au passage un coup d’œil inquisiteur. Les collègues se retrouvent au café, c’est l’apéritif qui débute dans des cris de retrouvailles. Le boucher de la rue Haxo leur fait signe qu’il arrivera tout à l’heure. Une nuit épaisse a recouvert la ville bien qu’il soit encore tôt. Les passants accélèrent le pas suivant les conseils du vent qui rafraîchit les esprits. Une file se crée au tabac, les voitures ont allumé leurs phares et commencent à klaxonner nerveusement.
- « De stress, mon pauvre Marcus, voilà de quoi vivent les gens d’aujourd’hui ! Ils n’ont le temps de rien. »


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lundi 22 août 2011

3 - 5 : Félicie Gambetta


3 – 5

Félicie passe la main sur sa plante verte et allume le poste de télévision afin de bénéficier d’une présence. Elle baisse le son qu’elle ne remontera que pour les informations. Elle s’installe sur le canapé, tournée vers l’écran, mais rien ne parvient à saisir son attention. Elle prend un livre de poèmes : « Rimbaud. Une saison en enfer. » Elle l’ouvre au hasard, lit et referme l’ouvrage.
- « Dire que ta saison en enfer est issue de ta jeunesse, la mienne c’est vieille et isolée que je la vis. Quand tu te maintiens trop longtemps, tu finis par peser aux autres autant qu’à toi-même. Tant que tu restes utile ta vie a un sens, mais dans cette société, un jour on décide que tu n’as plus ton rôle à jouer, on te dit que c’est bien pour toi, que tu vas enfin pouvoir faire tout ce dont tu as toujours rêvé et tu pars confiant et souriant, tu avances, petit à petit, tu ralentis, puis tu te retournes et le monde a repris sa course sans toi. Pourtant tu aurais ton mot à dire à bien des sujets si l’on te donnait la parole. Tiens ! Tu pourrais donner le goût de la lecture au gamin d’en face ou encore prendre le temps de lui faire un gâteau.»
Parler, échanger, partager, voilà ce qui manque à Félicie. Elle se dirige vers la cuisine pour mettre les pommes de terre à cuire. « Jeune, je n’avais qu’un horizon face à moi et mille moyens d’y parvenir, aujourd’hui j’ai dépassé cet horizon et je me demande comment exister encore. »


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samedi 20 août 2011

3 - 6 : Félicie Gambetta


3 – 6

Félicie enfouit ses doigts dans le pot à gros sel comme si elle plongeait la main dans le sable. Elle sélectionne un gros grain qu’elle vient placer sur sa langue. « Vivre l’instant présent ? Je ne fais que cela, pourtant, il semble perpétuellement me ramener en arrière. Mon appartement est vieux, mon histoire date, il y a péremption sur ma garde robe, mon corps subit son époque mais mon esprit n’a pas abandonné. » Félicie sort du jambon blanc, deux belles tranches qu’elle roule dans son assiette, les patates sont chaudes, elle les écrase et dépose une noisette de beurre salé. Elle saisit ses couverts et part vers la salle à manger, son torchon sur le bras. Les infos vont commencer… « Le sida touche des gens comme vous et moi… »
Félicie a oublié la moutarde, elle se relève, râle après ses articulations.
« Le PSG signe in extremis un nouvel exploit à Marseille… »
Félicie est de retour avec le pain.
« Le blues des petits viticulteurs… »
Et son verre d’eau… Elle est repartie.
« Les fonds secrets à Matignon… »
Elle se souvient de sa moutarde. Elle jette un œil dehors, côté cour.
« Les Champs-Élysées seront sous surveillance avant les fêtes… »
Cette fois-ci tout y est, elle peut enfin s’installer devant son assiette.
« Un nouveau tireur fou aux États-Unis… »
Félicie cliquette machinalement ses couverts sur le fond d’arcopal.
Le calathéa replie ses longues feuilles épaisses vers le haut pour sa position nocturne, la lumière ne l’alimente plus, la plante s’endort.
« Les alliés américains sont visés… »
Félicie se sent si proche de ce végétal alors qu’elle subit le flot d’informations qu’elle ne parvient plus à trier. Le monde qu’elle a connu est décidément obsolète et celui d’aujourd’hui va bien trop vite pour elle.
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lundi 15 août 2011

3 - 7 : Félicie Gambetta


3 – 7

Elle n’a finalement pas très grand appétit, pour cela il faudrait pratiquer la philosophie du bonheur et ce soir son ombre a pris une autre dimension. Une boule sombre lui noue la gorge et l’estomac, elle dépose sa menue vaisselle dans l’évier. C’est l’humeur triste, la grisaille sur la Capitale. Il y a tellement longtemps que Félicie vit repliée en elle-même, que ses réponses nourrissent ses questions, que la réalité s’éloigne, d’ailleurs elle se méfie des temps qui courent presque autant que des secondes qui paressent. Quelque chose vient de bouger derrière elle pourtant elle ne l’a pas remarqué perdue qu’elle est dans ces tourbillons noirs de la dépression. En premier, elle se souvient d’avoir eu le ras le bol pour les tâches ménagères, ensuite elle a cessé d’être coquette et puis ces maux de tête, cette affreuse impression de perdre sa dignité… Félicie s’étend sur son divan et son ombre se détache doucement d’elle, comme pour lui faire face. Rêve-t-elle ? Non.
L’ombre la regarde et s’assied près d’elle. Elle n’a pas réellement de visage. Soudain une voix émane de la silhouette opaque :
- « Je ne supporte plus de t’entendre pleurer au fond de toi, aussi ai-je décidé de t’accompagner ce soir. Cela te ferait-il plaisir ? »
Félicie ne répond pas. Elle observe son ombre qu’elle ne reconnaît plus vraiment et demeure entre sa peur d’être devenue folle, sa crainte de l’inconnu et la disparition immédiate des pensées maussades. Son ombre vient lui prendre la main et commence à la caresser calmement, un murmure lui parvient, une vieille chanson, Félicie ferme les yeux et se délasse enfin. La course du vent autour des arbres froisse les rares feuilles sèches qui ne veulent pas tomber. Elle s’endort, il est plus tôt que d’habitude, le film ne fait que commencer.
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lundi 8 août 2011

3 - 8 : Félicie Gambetta


3 – 8

L’ombre disparaît à l’orée de ses paupières. Félicie se retrouve assise sur un banc au bord d’un lac. Il ne fait pas froid, l’oiseau bleu est là qui va s’envoler au-dessus de l’eau aux reflets orangés. Il n’y a pas de terre à l’horizon. C’est sans doute l’infini qui s’offre en perspective. Une coccinelle s’est posée sur sa jambe, Félicie la soulève du bout de son doigt et souffle en direction du ciel serein. Le paysage est grandiose, il pousse à la bonne respiration. Tout est incroyablement quiet, la végétation ne fait que susurrer son goût pour les arômes printaniers, les nuages sont ailleurs, rien ne brise l’équilibre de ce pacifique tableau. C’est bon d’être là, c’est bon d’être simplement. Mais au bout de la contemplation vient l’ennui et Félicie se détourne pour admirer derrière elle : le champ ? Le chemin du retour… Mais d’un coup la nuit est tombée. Elle n’y voit plus rien. De l’autre côté l’Eden s’est volatilisé. Elle est debout et inquiète. Elle ne sait où aller. L’obscurité l’enveloppe et la glace. Pourtant, là, elle réalise que quelqu’un lui tient la main. Ce contact la rassure, elle se laisse guider sans contrainte, soulagée de ne pas rester figée dans l’angoisse de la nuit. La poigne est ferme, elle manipule Félicie avec intelligence et la mène sans douter jusqu’à une porte. On lui pose la main sur la poignée.
Félicie remercie tout bas son ange gardien et rouvre les yeux :
- « Qu’est-ce qui m’a pris de m’endormir comme ça ? Bonsoir Marcus, je vais me coucher. »


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lundi 1 août 2011

3 - 9 : Félicie Gambetta


3 – 9

Elle éteint la lumière et traverse le couloir qui s’étire péniblement. Elle jette un œil au Paris de tous ses émois en fermant la fenêtre, elle frémit et prend place dans son lit de mariée, les bras croisés sur la poitrine. Elle se fait penser à un gisant, le regard collé au plafond, elle fixe le halo de la lampe de chevet, une guirlande de poussière qui se balance presque imperceptiblement. Son cœur bat vite, dès l’instant où elle s’est allongée le sommeil s’est enfui. Le réveil marque l’éternelle présence du temps perdu, du temps qu’il reste. La solitude est une fausse amie, une traîtresse. Elle erre avec son air de belle indépendance et pousse l’ironie d’être présente sans jamais vous aider. Elle vous écrase, vous enfonce, finit par vous convaincre que vous ne valez rien. Vous êtes minuscule dans son néant et elle place le vide dans vos yeux qui ne possèdent plus que l’étroitesse de leur seul regard. Elle savoure l’agonie des heures et c’est votre énergie qu’elle file entre ses doigts. Félicie se redresse, ajuste l’oreiller dans son dos. Son ombre est immobile contre les rideaux tristes.
- « Toi aussi tu t’ennuies, n’est-ce pas ? Ce ne doit pas être drôle d’être l’ombre d’une vieille femme. Viens donc t’asseoir sur mon lit ! »
L’ombre se déplace en glissant sur le parquet et s’installe auprès du corps pelotonné de Félicie.
- « Alors, tu as perdu ta langue ? Réponds. »
- « Je suis très heureuse de t’avoir suivie ta vie durant. »
- « Cependant je reconnais ne pas t’avoir beaucoup prêté d’attention ! »
- « Ce n’était pas ton rôle, c’était le mien. Et pour répondre à la question, c’est ta solitude qui me pèse. Jusqu’ici, tu m’as permis de m’animer, tu m’as emmenée partout avec toi, dans tous tes mouvements tu m’as été loyale. Le soleil est mon père et tu es ma mère. Tu es mon amie et je te serai fidèle jusqu’à la fin, tel est mon destin. Alors sors un peu de ta torpeur, tu peux compter sur moi. »
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lundi 25 juillet 2011

3 - 10 : Félicie Gambetta




3 – 10

Félicie semble extrêmement affectée, elle retient ses larmes et ses iris pâlissent dans l’eau de ses émotions. Il n’y a donc que les ombres et les chiens pour rester dévoués aux personnes âgées ? Où sont passés les hommes solidaires ? Ceux qui mêlaient le passé et l’avenir pour vivre le plaisir présent au repas du dimanche. Où sont passés ces hommes qui respectaient le sens des saisons ? Faut-il ne devenir qu’un passant dans sa propre vie ? Accepter de mourir par inutilité ? L’ombre s’est mise à pleurer. Félicie tend le bras vers elle et disparaît étrangement jusqu’au poignet dans la robe obscure. C’est très doux, cela rappelle le songe du paysage idéal qu’elle faisait tout à l’heure, ce même rêve qui l’a conduite au lit, convaincue de pouvoir trouver le repos. Elle ressent que l’ombre lui dit :
- « Si tu le désires, je te laisse aux bras de Morphée et nous nous retrouverons dès l’aube. »
Mais Félicie se met à tendre l’autre bras et pénètre l’ombre comme on entre dans une forêt. Plus elle progresse et plus la lumière se raréfie comme voilée par d’énormes branches.
- « Je crois que c’est à mon tour de t’accompagner. Personne ne m’attend tu le sais bien et puisqu’on m’a laissé penser que je n’ai plus de rôle à jouer dans la société actuelle, je décide de rejoindre ton autre côté, hors du temps je serai plus à ma place. À présent je vais pouvoir rajeunir, redécouvrir, m’enthousiasmer à nouveau pour cet inconnu. Je n’ai pas de regrets quant à mes petites habitudes, d’ailleurs pour une fois je pars en laissant la lumière allumée. Demain, après demain, qu’importe, quelqu’un viendra l’éteindre.

lundi 18 juillet 2011

L'Amour Ordinaire

"L'air glacial m'a figé
Dans l'espoir de la fraîcheur
Qui pourrait me réchauffer"

MAX





lundi 11 juillet 2011

4 - 1 : L'Amour Ordinaire


4 – 1

L’AMOUR ORDINAIRE


Je suis venu me perdre près de la rue de Charenton afin de débusquer le matériel informatique qui rendra plus complexe ma perception de ce monde soi-disant simplifié. Il fait froid. J’évolue dans la grisaille ambiante des regards baissés. Songeant aux vastes horizons dont nous sommes privés. Un ciel sans couleur semble posé sur les toits des immeubles. Pourquoi regarde-t-on le trottoir défiler sous nos pieds ? Je m’arrête. Je prends une grande inspiration. C’est l’hiver. Je suis dans un passage entre la rue de Charenton et l’avenue Daumesnil et je remarque la façade d’un nouvel immeuble dont les volets coulissants en bois clair sont du meilleur effet près de belles baies vitrées. Je constate avec amusement qu’au second et troisième étages, ces baies vitrées protègent des chambres d’enfants. Un petit lit au second, le même petit lit au troisième placé au même endroit. Une commode au troisième où trône un nounours adossé à la paroi de verre et, incroyable ! Au second, la même commode avec un nounours, qui, lui aussi, tourne le dos à la rue. Mes yeux font le va-et-vient entre les deux étages. Les deux pièces semblent avoir été reproduites à l’identique. La pensée me traverse que ces gens se ressemblent sans doute, que leurs enfants doivent avoir bien des choses en commun… Et puis, finalement, cela me paraît idiot et je pars.
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lundi 4 juillet 2011

4 - 2 : L'Amour Ordinaire


4 – 2

Je n’ai pas trouvé ce que je cherchais, tant pis. Je décide de rentrer en prenant le métro Bastille. Un air glacé me saisit tandis que je longe les ateliers aux façades arrondies qui me renvoient mon image ainsi que les reflets mouvementés du Viaduc des Arts. La nuit amorce sa descente imperceptible sur Paris qui allume ses réverbères. J’arrive près de l’Opéra et m’engouffre au chaud pour aller vite choper ma rame, ligne 5 : direction Place d’Italie. Je reste debout pour mieux observer les occupants du wagon. Depuis toujours, j’assume très bien mon côté voyeur dans les transports en commun. Je cherche la place la plus appropriée pour ne pas subir d’angle mort et je fais baisser quelques regards à force d’insistance, ce qui me fait jouir secrètement. Dès que l’obscurité s’abat sur la capitale, je préfère les lignes aériennes collées aux immeubles. Je colle le bout de mon nez sur la vitre et pénètre l’intimité des ménagères entre deux portes, des jeux d’enfants sur les tapis, des cuisiniers en herbe, mais à l’esprit j’ai l’espoir de visualiser quelques scènes érotiques, un cadeau flash entre deux stations, un événement dans mon quotidien de solitaire. Quai de la Rapée : arrivée d’une très jolie brune. Elle ne quitte pas ses pieds des yeux comme si elle attendait leur signal pour s’enfuir à la prochaine correspondance. Je trouve que son manteau de laine rouge la met particulièrement à son avantage. Sa tête part légèrement en avant tandis que le train décélère, elle vérifie d’un œil la station et repart dans la contemplation des ses chaussures. Elle, n’a pas remarqué sa parfaite rivale montée lors de l’arrêt à la gare d’Austerlitz. Cette autre femme qui me fixe juste parce qu’il en faut un dans la masse qui puisse occuper son regard. Cette autre qui enrage de devoir encore faire face au reflet de la femme au manteau rouge (qui lui retire un peu de ce qu’elle est en cet instant précis) alors qu’elle lui a volontairement tourné le dos. Fait d’un malencontreux hasard, pour elles comme pour moi, ces deux femmes portent le même manteau. La première n’a rien remarqué absorbée qu’elle est par ses pensées, en revanche la seconde se sent agressée par cette comparaison possible. Elle se tient raide, debout, dos tourné à la première, oui, cette première arrivée qui la renvoie à la place de dauphine. Elle semble lutter contre la pression du wagon entier qui a remarqué, amusé, son infortune. Le rouge de son manteau lui monte aux joues et cette couleur qu’elle trouvait si vivante devient celle de la honte. Elle baisse la tête et se concentre sur le sol comme pour se faire oublier alors que la première relève le menton réveillée par les trépidations de la rame. J’ai à peine le temps de la voir rosir que son sosie disparaît sur le quai Saint-Marcel. Elle part s’asseoir dépitée sur un strapontin et ne se relève qu’au changement commun que nous faisons Place d’Italie, moi pour rejoindre Nationale où j’habite, et elle en route pour des aventures que je lui souhaite plus agréables.
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lundi 27 juin 2011

4 - 3 : L'Amour Ordinaire


4 – 3

C’est avec joie que je rentre chez moi les mains vides, pour une fois, j’ai résisté à la tentation de l’acheteur systématique. J’ai beau tout avoir, au point de perdre l’envie, il me faut méthodiquement errer chaque jour à la recherche de ce qui pourrait me manquer, voire ne pas me manquer mais me devenir absolument indispensable. Mes chaussures sont dans l’entrée, l’une contre l’autre, au millimètre près, j’ai l’œil ! J’ai allumé les grands feux dans la salle à manger. Je jette mon courrier sur la table, je décide de l’ignorer. Les factures patienteront jusqu’à demain. Je passe à la cuisine prendre une bière dans le frigo et file m’anéantir devant la télé.
Je vais passer une soirée ordinaire. Je suis quelqu’un d’ordinaire. Dès la naissance je n’étais ni beau ni laid, mi-figue mi-raisin. J’ai très vite compris que je n’appartenais pas à la race des héros. Je n’ai jamais brillé ni par ma présence ni par mon intelligence. Ma jeunesse mystérieuse m’a offert son insouciance et le système m’a guidé hors de moi-même. Mais il est bien un domaine où ce manque d’assurance m’a coûté : l’amour. J’ai toujours été quelconque, pas timide ou effacé mais quelconque. Mes parents m’ont aimé modérément. Je n’ai rien à leur reprocher. Je m’en sors dans ma vie. Je travaille. Je mange. J’ai un endroit où rentrer tous les soirs. J’ai connu des femmes. Aucune n’a réellement tenu à moi. Je suis l’homme des transitions, celui qui vous rassure entre deux grosses ruptures, celui qui écoute ces chagrins qu’il ne provoque jamais. Je ne suis ni l’ami, ni le gros nounours qui les console mais l’anonyme qui peut tout entendre puisqu’il ne fait que passer. Je suis sans saveur. Je ne laisse pas de traces. Se souviennent-elles seulement de m’avoir vaguement croisé ?
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lundi 20 juin 2011

4 - 4 : L'Amour Ordinaire


4 – 4

Trois bières se sont accumulées sur la table basse. J’arrête là…
J’éteins la télé pour allumer l’écran de mon ordinateur.
J’ai du rangement à faire. Autant je néglige quelquefois mes factures, autant il m’est insupportable de laisser régner le chaos informatique dans ma maison. Depuis que je me suis attelé à cet ami virtuel (quoique cela dépende de son bon fonctionnement), je lui confie tout. Je répertorie mes actes, mes pensées, j’y fais mes comptes. Je me refuse Internet, convaincu que Big Brother ne paie pas son loyer chez moi. Adolescent j’ai été pris de passion pour les romans d’anticipation puis la science-fiction m’a fait voyager longtemps mais aujourd’hui elle me fait tout craindre. La Webcam qui se rallume à mon insu et permet à un œil extérieur d’inspecter mon logis, ce n’est pas pour demain ! J’ai des rideaux aux fenêtres, une porte blindée et bien assez du présent pour redouter l’avenir. En fait, je grignote et j’écris. J’écris pour me rendre intéressant aux yeux de ma machine. C’est stupide, je ne fais face qu’à moi-même. Néanmoins cela me donne le courage de faire quelque chose de personnel. Je me soulage en me déballant. Quand je referme l’ordinateur ma tête vide est pourtant lourde.


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lundi 13 juin 2011

4 - 5 : L'Amour Ordinaire



4 – 5

Je me couche assez tard par habitude…

Au réveil, le lendemain matin, j’ai les sensations étranges d’un rêve persistant. Je vais immédiatement prendre ma douche. Je n’ai pas le temps de petit-déjeuner, je prendrai un café en arrivant au bureau. Dehors il fait un froid de canard, les gens fument en ouvrant le bec. La vapeur m’avale à l’entrée du métro. J’attends en me frottant les mains pour les réchauffer et surprise ! Je reconnais la dauphine d’hier sur le quai d’en face. Elle a troqué son manteau rouge contre une doudoune sombre. Elle me dévisage avec animosité aussi je me décide à lui sourire. Elle prend un air décontenancé et me renvoie finalement un rictus. Le métro jaillit du tunnel dans un fracas et la ruée vers les portes m’entraîne dans son mouvement. La fille reste sur son quai et continue à me suivre du regard tandis que le signal de fermeture automatique des portes se fait entendre.

J’arrive tous les matins comme un surfeur sur l’aiguille de l’extrême limite : à l’heure. Je longe le couloir. Je salue la secrétaire. Elle porte un pull rouge qui m’assène un coup fatal.

Mon rêve me revient enfin : je passe au volant de ma voiture (je rêve) près d’une école maternelle où des parents se languissent de leurs charmants bambins. Et là, stupéfaction ! Les deux femmes aux manteaux de laine rouge sont côte à côte sans même se remarquer.
Dès la sortie des classes, deux garçonnets se précipitent gaiement vers leurs mères qui rajustent simultanément leurs bonnets en les embrassant. Je constate effaré que les petits garçons se ressemblent comme deux gouttes d’eau. Je me demande si je songe en rêvant, si je dors en marchant, si je suis dehors, ou encore, si je suis en direct depuis la télévision de ma tête ? Je doute, quand subitement, un ballon vient heurter ma portière… Tout paraît si réel ! Les mamans s’éloignent avec leur fils, l’une derrière l’autre sur le trottoir. Je décide de les suivre et entreprends une filature digne des séries que diffusent les chaînes publiques…

- « Tu dors ou quoi ? Tu m’as l’air tout pâlot ce matin mon cher Max ! »
- « Ah ! C’est toi Michel ? »
- « Qui veux-tu que ce soit ? Tu te rappelles qu’on déjeune ensemble tout à l’heure ? »
- « Tu fais bien de me rafraîchir la mémoire… »
- « Eh bien, tu n’as pas l’air dans ton assiette ! Qu’est-ce qui t’arrive ? »
- « On voit ça vers midi chez Marcel, si ça ne te dérange pas ? »
- « OK mon bichon ! »
Et il me met une tapette sur la joue, amicale certes, mais qui sur l’instant m’irrite passablement.
Je replonge dans mon dossier et ma nuit ressurgit d’entre les lignes. Ces images m’obsèdent. Je roule lentement et je reconnais d’un coup le passage AA/12. L’immeuble d’hier, les chambres d’enfants, les nounours contre les baies vitrées. Je stoppe mon véhicule et regarde bouche bée les deux femmes se tenir la porte et discuter de leur progéniture en disparaissant dans le hall d’entrée.


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lundi 6 juin 2011

4 - 6 : L'Amour Ordinaire


4 – 6

Mon café a refroidi dans son gobelet. Je referme mon dossier, me frotte le visage, les yeux, pousse un énorme soupir et m’étire de tout mon long. Les heures ont passé vite. Michel débarque dans mon bureau en grand échalas qu’il est. Nous passons devant la secrétaire en souriant et nous retrouvons au bout du couloir dans un des ascenseurs.
- « Il faut reconnaître qu’il ne fait pas chaud… »
- « Le vent me taille les oreilles en pointes. »
- « Allez-y, Mr Spoke ! »
J’ai toujours adoré cette brasserie. Nous y avons, tous les midis, nos habitudes que rien ne saurait déroger, nos places attitrées et le plat du jour en perpétuel menu.
- « Alors, raconte à ton pote ce qui te donne une mine pareille ! Crois-moi, je peux tout entendre puisque j’ai tout connu ! »
- « Arrête de me charrier comme ça… »
Et je lui raconte non pas mon rêve mais l’aventure d’hier.
- « C’est dingue ce que les femmes peuvent être chipies entre elles ! En tout cas mon gars, ce qui est sûr, c’est que pour une fois, espèce de tombeur, l’une d’entre ces demoiselles t’a bel et bien remarqué. Tu n’étais pas avec moi, c’est pour ça ! »
Mon tartare n’a pas fait de plis. Je me rince la gorge avec mon verre de Morgon, et repousse machinalement les miettes de pain vers le centre de la table.
- « Des cafés Messieurs ? »
- « Oui. Merci Marcel. »
Michel lui fait signe de nous apporter la note, ce qu’il fait.
Nous sortons affronter le frimas et fonçons sans nous adresser la parole. Ce n’est qu’une fois dans l’ascenseur que nous parvenons à décrisper les lèvres :
- « Que ferais-tu si tu croisais à nouveau ta dauphine ? »
Je réponds par une sorte de râle blasé et reprends le chemin du bureau en passant par les toilettes. Seul, face à la glace sous la lumière blafarde du néon, je me questionne. Je me lave les mains. Je les renifle après les avoir essuyées. J’ai toujours fait ça. Mon café froid m’attend avec mes dossiers. Sur toutes les pages ces mots semblent s’inscrire en lettres capitales :
« QUE FERAIS-TU SI TU LA CROISAIS À NOUVEAU ? »
Le célibataire endurci panique tandis que l’adolescent exalté refait surface. Tout serait possible… Mon cœur bat plus fort dans ma poitrine. Je ne suis pas à ce que je fais. Il règne une atmosphère singulière dans mon corps. Je la laisserais venir me parler. J’écouterais et je l’embrasserais… Non… J’en suis incapable !… Je l’ignore faussement… Elle me rattrape… Et je la prends dans mes bras… Non… C’est trop.
Je vais vers elle, mais elle commence à rire et ce rire m’agresse… M’oppresse… Me stresse… Me laisse…
Le téléphone sonne. Je réagis mollement. Je ne décroche pas. Je ne peux pas. Nous nous rapprochons au point que nos mains se frôlent, se caressent et finissent par se saisir. L’amour débute par de la chaleur. Elle rougit dans son manteau cramoisi. Je suis moi-même extrêmement troublé. Le monde ralentit sa course, nous descendons en marche pour inventer demain…
J’ai les yeux vitreux tant je suis ailleurs. Voici que je le réalise, aussi, je toussote bêtement pour me donner une contenance. Les heures ont progressé sans que j’aie avancé mon ouvrage. Je me concentre sur le peu qu’il m’est permis de mener à bien.


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lundi 30 mai 2011

4 - 7 : L'Amour Ordinaire





4 - 7

De retour, ma journée me paraît s’être déroulée de manière irréelle. Je me laisse guider par un banc d’hommes pressés qui me mènent jusque sur le quai du métro. Je monte dans le wagon qui se présente devant moi et m’entasse avec les autres. J’ai un pincement au cœur juste avant l’arrivée à Place d’Italie. Je me précise intérieurement que c’est bêta, mais le pincement s’affirme à mesure que le tunnel débouche sur la lumière. Les portes s’ouvrent. On me pousse sans que j’aie le temps de manifester. Je me retrouve sous un panneau publicitaire à laisser se déverser le flot humain des bouches béantes des voitures. La sirène retentit. Le métro redémarre. Je reste seul sous ma pub de cocotiers sur fond de mer turquoise et ma respiration cesse. Elle est là, assise de l’autre côté. Elle me scrute. J’hésite. Je me dirige calmement vers la sortie, ce qui me laisse le temps de réfléchir, une fois devant, je me dis que c’est trop bête et je rebrousse chemin. Je vais m’asseoir timidement à côté d’elle.

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lundi 23 mai 2011

4 - 8 : L'Amour Ordinaire


4 – 8


- « Je vous attendais. »
- « Êtes-vous sérieuse ? »
- « Absolument. Je m’appelle Karine. »
- « Max. Enchanté. »
- « Hier, je me suis dit qu’il fallait que je vous parle… »
- « Et de quoi ? »
- « Du fait que vous devriez être heureux. »
- « Vous appartenez à une secte, c’est cela ? »
- « Non. Rassurez-vous. Disons simplement qu’aujourd’hui je donne davantage de crédit à la vie. »
- « Vous avez mûri. »
- « J’ai souffert. »
- « Vous venez de vous séparer, n’est-ce pas ? »
- « En effet. »
- « C’est un sujet que je connais bien. »
- « Êtes-vous vous-même divorcé ? Je vous trouve maussade à voir comme ça. Vous avez l’air d’avoir tout accepté, de vivre par coutume plus que par satisfaction. Vous semblez avoir perdu le goût. Mais peut-être allez-vous me répondre que je fais fausse route ? »
- « Non. Vous avez raison. Il fait froid, nous sommes en plein courant d’air. Puis-je vous inviter à dîner ? »
- « Avec joie ! »

Je suis étonné et grisé par cette situation un peu absurde. Je tends le bras à la demoiselle qui le saisit et je l’entraîne dans un restaurant thaïlandais situé près de chez moi.

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lundi 16 mai 2011

4 - 9 : L'Amour Ordinaire




4 – 9

- « Je viens ici depuis l’ouverture il y a quelques années, vous allez goûter, c’est très bon. »
Pan, la patronne, une petite femme ronde et dynamique se précipite pour nous saluer. Elle me transmet, discrètement, par une gentille grimace, son étonnement de me voir accompagné et nous guide vers une table intimiste près de la cuisine. Je frôle ma place habituelle de solitaire en brisant le poids de ma routine. J’ai un calot de verre dans la gorge, une angoisse de ne pas bien faire. Mon cœur bat la chamade. J’installe mon invitée et me retrouve devant comme un enfant timide qui préfère jouer avec la bougie plutôt que d’affronter son maître.
- « Il y a quelque chose d’imperceptible sous votre armure d’homme gris qui me pousse à venir vous parler. Cette faille. Cette peine injustifiée. »
- « Je ne comprends pas. Tout va bien, je vous assure. »
- « Quel âge avez-vous ? »
- « Trente-huit ans, pourquoi ? »
- « Vous êtes jeune. Pourquoi ne pas vous tenir droit ? Vous avez les épaules rentrées. Vous paraissez vivre dans l’abnégation. Il me suffit de suivre les expressions qui animent votre visage pour constater que vous êtes plutôt du genre lèvres pincées. Et cette ride des soucis si marquée qu’elle vous remonte sur le front. Avez-vous des problèmes ? »
- « Non. Enfin, comme tout le monde. »
- « Pensez-vous que tout le monde a votre chance ? »
Elle me fixe inflexible. Je me gratte le nez.
- « Non. »
Son regard m’hypnotise et me gêne. Je profite de passer la commande pour me raccrocher au concret, mais rapidement, elle m’absorbe à nouveau.
- « Vous ne vous attendiez pas à cela, n’est-ce pas ? »
- « Je ne pensais pas que nous parlerions autant de moi ! »
- « Cela vous dérange-t-il ? »
- « C’est surtout que je ne suis pas un sujet très intéressant. »
- « Est-ce vraiment ce que vous pensez de vous-même ? »
- « Je ne sais pas. Il m’est difficile d’être objectif, mais je n’ai rien vécu d’extraordinaire. »
- « D’extraordinaire ? Pourquoi voudriez-vous vivre des choses extraordinaires ? Il y a là-dedans un soupçon d’extrémisme, ne le ressentez-vous pas ? Et puis le passionnel prend ses origines dans la souffrance, vous le savez. Qui aurait-il de vain dans l’ordinaire ? Ne sommes-nous pas des gens ordinaires ? Pourtant au cours de nos existences nous faisons tous de grandes choses. Regardez, moi, par exemple, un matin de ma huitième année, je me suis réveillée convaincue que je devais accompagner mon arrière-grand-père au marché. Le vieil homme y allait à l’aube, si tôt qu’on me conseilla ce jour-là de rester au chaud. Mais mon sentiment était trop fort. Je devais y aller avec lui. Rien n’a pu me convaincre de rester. Le hasard a voulu que ce jour précis, le grand-père se soit effondré et que sans mon intervention, il serait mort. On lui a posé une pile dans le cœur et il a vécu quinze ans de plus entouré des siens. Je n’ai fait que courir ce jour-là, cependant, ces quelques minutes de course ont permis des années de bonheur derrière. »


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