lundi 15 juin 2009
11 - 1 : 7 ans
7 ans
11 – 1
Je me prénomme Alix.
J’ai 7 ans, l’âge de raison, l’âge où l’on a le droit de se taire, de tourner 7 fois sa langue dans sa bouche comme ils disent.
Contrairement à ce que l’on peut penser, 7 ans ce n’est pas le septième ciel. Certes, je vis encore un peu l’extase des 7 pêchés capitaux de mon enfance : je suis trop orgueilleuse, j’ai des souvenirs vivants de cordon ombilical. J’ai envie de tout toucher, goûter, connaître et mon insatisfaction me met parfois en colère. J’aime compter les euros de ma tirelire devant mon poster de Picsou. J’adore paresser en m’adonnant à la gourmandise devant la télévision. Le mystère de la sexualité n’est pas un étranger, j’ai déjà plusieurs amoureux à l’école pour vous dire…
Pour obtenir ce que je désire, je fais mon cinéma, de longues tirades plaintives, des bobos placébos, des bouderies de star que le septième art m’autorise. Je devrais faire preuve de prudence et de discernement, on attend tant de perfection de moi. Des 7 vertus, seules la prudence et la tempérance me font vraiment défaut, j’ai foi en ce que je découvre, j’ai espoir en l’avenir qui vit en mon être et la force juvénile, je suis charitable en tendresse et j’ai le sens de la justice. Je ne supporte pas les adultes qui n’appliquent pas ce qu’ils imposent. Je mûris en me régénérant, tous les 7 ans mon sang se renouvelle complètement ; je suis un sang neuf prêt à traverser les 7 océans, à conquérir les 7 continents, l’Europe, l’Asie, l’Amérique, l’Océanie, l’Afrique, j’irai jusqu’en Arctique, jusqu’en Antarctique…
J’irai contempler les 7 merveilles du monde.
(.../...)
lundi 8 juin 2009
11 - 2 : 7 ans
11 – 2
La semaine prochaine je pars en vacances.
Pour l’occasion, le camping-car des années 80 de mon beau-père est en révision. 7 jours à patienter. Encore quelques heures de classe, le temps d’une gamme de 7 notes en cours de musique, des couleurs de l’arc-en-ciel du cours de dessin. J’attends, mieux, j’espère, le seul jour de la semaine qui n’a pas un nom de planète : ce jour où Dieu se reposera tandis que nous prendrons la route.
Une belle journée ensoleillée, un grand ciel bleu prometteur.
Sabrina (la grande copine de maman) arrive sur les chapeaux de roues avec son sac de sport. Maman regarde son gros ventre dans le miroir avant de peaufiner sa coiffure (on m’a expliqué qu’elle attend des jumeaux depuis cinq mois). Mon beau-père, épuisé de la garde qu’il vient de faire à l’hôpital, se donne du courage la tête plongée dans l’arôme de son café noir. Moi, je suis prête, dynamique, je piétine dans l’appartement, j’observe la finalisation des préparatifs avec engouement. Nous descendons les affaires avec frasques dans les couloirs de l’immeuble parisien puis les chargeons dans le camping-car garé en double file devant chez nous. Maman monte à l’avant à côté de Matthieu. Je monte à l’arrière avec Sabrina. Le moteur démarre, Sabrina perd l’équilibre et tombe les jambes en l’air sur le lit, nous rions. Nous quittons la capitale. Un jour de joie. Les vacances ! Nous sommes au grand complet, vierges de toute angoisse. Je chante et maman reprend en cœur les refrains. Matthieu reste concentré sur la route. Sabrina se laisse bercer par le ronronnement du moteur et l’abstraction du paysage urbain qui défile. Les premiers champs de l’île-de-France nous ouvrent bientôt une perspective. Ça nous change des immeubles en pierre de taille et des HLM à perte de vue. Je compte les poteaux électriques. Je regarde les colliers d’oiseaux perchés sur les fils. Le coton des nuages m’apporte de la douceur. Maman pose la main sur la cuisse de Matthieu, il tourne la tête et lui offre un sourire.
- « Nous arrivons près de Meaux ! »
(.../...)
lundi 25 mai 2009
11 - 3 : 7 ans
11 – 3
Un camion nous double. Matthieu ralentit. Il ne conduit qu’en de rares occasions et mon père lui a collé la frousse. Mon terrible géniteur a déconseillé de prendre la route avec ce vieux véhicule. Matthieu ne semble pas aussi rassuré que cela vis-à-vis des menaces proférées au cas où il m’arriverait quelque chose. Il est vigilant. J’aime mon père, je lui ressemble beaucoup. Il est chagrin de la situation que maman a instaurée, c’est peut-être pour cela qu’il voit le mal partout. Il devait être amer de rester tout seul, aussi ne sentait-il pas notre départ. Maman l’avait pacifié avec ses intonations de séductrice et mes baisers d’au revoir l’avaient réconforté mais je sais que son regard était étrange alors qu’il disparaissait dans l’ascenseur.
Là, je n’y pense plus. Sabrina s’est endormie assise, j’en profite pour m’allonger sur le lit. Je joue avec mes pieds, pour une fois que j’échappe au siège pour enfant, j’en profite, pas même une ceinture de sécurité dans ce modèle préhistorique sur roues. La belle vie ! Maman est heureuse. Sabrina n’a pas l’air de s’en faire… Derrière la vitre la campagne semble être de plus en plus verte. Les arbres dansent au rythme de notre passage. Sabrina se redresse, je la fixe pour saisir l’instant où elle va rouvrir les yeux mais sa tête retombe mollement sur sa poitrine avant de dodeliner inconsciemment. Dois-je ajouter qu’elle cuve la bouteille de Tavel qu’elle a engloutie hier soir sous l’influence de papa… Ça m’amuse.
Maman regarde droit devant, elle est comme ça ma mère. Matthieu ne relâche pas son emprise sur le volant. Le paysage s’effiloche silencieusement. À mon tour, je suis accablée de fatigue, je lutte afin de continuer à profiter pleinement du moment or mes paupières sont lourdes, si lourdes qu’elles se ferment malgré moi. Je somnole, je dors cependant je suis encore présente, j’entends.
(.../...)
lundi 18 mai 2009
11 - 4 : 7 ans
11 - 4
Une explosion !!!
Un pneu vient d’éclater à l’arrière. Maman et Matthieu le regardent passer devant eux totalement impuissants. Matthieu raidit les bras sur le volant. Le lourd véhicule vacille. Il dérive vers la droite puis vers la gauche. Mon beau-père a blêmi dans son rétroviseur. Tout va très vite. Gauche – Droite. Par réflexe, maman se retourne et bloque le corps de Sabrina qui ne s’est pas réveillée. Elle croise mon regard dans l’action, j’y lis de l’effroi. Droite – Gauche. Mon cœur s’emballe comme le paysage qui devient fou. Dire que nous n’étions plus qu’à 7 km de chez ma grand-mère, 7, ce satané nombre du châtiment. Le camping-car se prend pour un étalon indomptable qui menace de se cabrer. L’animal de tôle refuse de se laisser maîtriser davantage, il s’abandonne violemment à la route. Je ne suis plus qu’une poupée de chiffon prisonnière d’une machine à laver, un fétu de paille bouleversé par une tempête, je me fracasse en vaguelettes contre l’énormité du récif. De l’Alpha à l’Omega, je vois défiler la totalité de l’Univers créé. Je suis minuscule. Je n’ai aucun pouvoir. De la terre au ciel, je suis au centre des six directions, c’est l’apocalypse. Le monde ne sait plus où aller. Nous subissons. Mes pieds ne touchent plus le sol. Ma tête heurte les parois tel un fruit à la chaire trop tendre. Je vole, j’atterris et me renvole en canari schizophrène pour lequel les limites de la cage sont devenues insupportables. Du ciel à la terre, plus rien.
Elle est étrange cette sensation de vivre quelque chose de grave, il y a de la solennité dans l’exceptionnel.
(.../...)
lundi 11 mai 2009
11 - 5 : 7 ans
11 – 5
J’ouvre les yeux mais je ne comprends pas tout de suite.
Où suis-je ?
Je ne me pose pas la question très longtemps, une douleur fulgurante et inqualifiable prend possession de mon être, une créature de l’obscurité venue pour nuire. Cette lancinance m’interdit de bouger les membres, elle paralyse jusqu’à mes pensées. Vite, je n’existe plus qu’à travers cette souffrance qui étouffe mes cris. Je ne sais pas ce qu’il se passe. Je suis seule pour la première fois. Le ciel a disparu. Les vacances sont finies avant même d’avoir commencées. On dirait que la nuit s’est abattue sur ma tête en plein jour, une vieille terreur gauloise. La campagne s’est transformée en un magma de débris de verre, de tôle, des formes indéfinissables. J’ai du mal à respirer correctement. Je suffoque. J’ai peur. Un oiseau chante, je l’écoute avec toute l’intensité que je peux trouver dans les forces qui me quittent, la musique de la nature est une berceuse rassérénante. Des images abstraites ou incohérentes envahissent mon esprit. J’ai la sensation d’avoir pénétré un cerveau étranger, d’apercevoir les souvenirs d’une existence qui n’est pas la mienne ou peut-être est-ce l’inverse, une vision extérieure modifie mes perceptions. Je délire. La seule réalité qu’il me reste se résume en ceci : AIE !!!
(.../...)
lundi 4 mai 2009
11 - 6 : 7 ans
11 – 6
Je délire. Tout n’arrive pas comme prévu. Il y a la chance et la malchance, ce que l’on envisage et ce qui nous dévisage.
J’ai perçu un signal parvenu jusqu’à mes ténèbres. Je tends l’oreille… La voix de ma mère hurlant mon prénom. J’espère la tranquilliser, répondre à son appel déchirant mais ma voix se terre au fond de mon ventre, aucun son ne sort de ma bouche pourtant grande ouverte. La voix de Matthieu rejoint celle de ma mère, une voix de médecin, douce en toute situation, grave. Tristement cette fois, le beau timbre de mon beau-père avec son accent de clinique bute contre l’hystérie de ma mère. Je ne suis pas actrice, je suis témoin de la scène, on m’impose le recul. Soudain, un ouragan de bruit s’abat sur le périmètre de l’accident.
L’ACCIDENT.
Je pleure de désespoir et d’impatience d’être retrouvée. J’essaie de remuer. Impossible ! Cette douleur m’obnubile trop. Je tire sur mes cordes vocales, je suis privée de parole, exilée. La voix de maman se rapproche. Les battements de mon cœur s’accélèrent.
- « LÀ !!! »
Elle se jette à genoux et commence à creuser avec ses ongles.
- « Je t’ai vue ! Tu vas sortir de là ! »
Elle s’évertue furieusement à gagner du terrain jusqu’à moi tandis qu’un pompier tente de la redresser.
- « Ma fille est coincée là-dessous ! »
Ils ne sont pas trop de deux pour la faire tenir en place.
Elle rugit.
Matthieu danse d’un pied sur l’autre comme s’il avait court-circuité son système nerveux. Un troisième pompier intervient :
- « Veuillez-vous calmer madame. Tout va bien se passer. Nous allons dégager votre enfant. C’est notre métier. Ne paniquez pas… Veuillez prendre soin d’elle…
Eh ! Franchin ! Il nous faut du matériel, la gosse est coincée sous le véhicule, on va découper autour pour l’atteindre… »
(.../...)
lundi 27 avril 2009
11 - 7 : 7 ans
11 – 7
Enfin ! On m’a trouvée ! Je vais revoir la lumière du jour !
J’éprouve un immense soulagement qui me ferme les yeux, je n’entends plus que les battements de mon cœur. On va me sortir de là !
Les gendarmes quadrillent le secteur et contrôlent le flux de la circulation. Les pompiers s’affairent auprès des blessés légers, compte tenu de l’évènement. Les curieux sortent leurs têtes des véhicules qui roulent au pas en longeant le lieu de la catastrophe. J’entends mais je ne suis plus tout à fait là, j’écoute mais je n’entends plus. Silence.
La peur est notre alliée, elle stimule nos réactions et de surcroît elle nous protège, à l’instant, elle m’évite la terreur en me livrant à l’inconscience. Évadée de mes tourments, je suis de nouveau une petite fille heureuse. Je fais un pied de nez à mon corps malade que les pompiers extirpent avec précaution de la carcasse éclatée et chaude du véhicule. On m’emmitoufle dans une couverture d’or, je ressemble à une momie naine dans un sarcophage à roulettes. Un hélicoptère déchire la sérénité étrange de ce ciel encore bleu, il vient pour moi. Les pales tournent faisant penser à un ventilateur géant produisant des bourrasques sonores. J’imagine les hirondelles fuir. On me fait glisser dans l’oiseau de métal peint en rouge qui s’élève sans tarder entre les nuages endimanchés.
(.../...)
mardi 21 avril 2009
11 - 8 : 7 ans
11 – 8
Je ressens comme un vide tandis que me voici arrachée à la voix de ma mère. Je rouvre des yeux horrifiés comme à la sortie d’un cauchemar. Un homme se penche au-dessus de moi. Il me sourit, me dit que je suis une petite fille très courageuse. Mon sarcophage est si rigide qu’il ne me permet aucun mouvement. Seul mon front plisse d’inquiétude. Je me demande si je pourrais remarcher un jour, courir, sauter, danser, faire du poney. Des tubes transparents me parcourent, l’homme me fait une injection. Moi qui ai peur des piqûres, je ne redoute rien d’autre que la solitude. L’homme m’explique que nous survolerons bientôt Paris. Je retourne à la maison. Où sont mes parents ? Comment va Sabrina ? Je le regarde fixement en retenant mes larmes et d’un coup je recouvre la parole :
- « J’ai envie de faire pipi. »
L’homme commence par rire gentiment avant de s’approcher de mon oreille avec un air de connivence :
- « Tu n’as pas d’autre choix que de faire sous toi. Personne n’en saura jamais rien en dehors du personnel médical de l’hôpital Debré où nous n’allons pas tarder à te déposer. Ils te nettoieront dès ton arrivée. Crois-moi nous en avons l’habitude, n’aie aucun complexe. »
Il n’a pas fini sa phrase que ma pisse se déverse dans la boîte. Elle suit les vibrations de l’appareil qui amorce son atterrissage, elle remonte jusqu’à ma tête, me mouille les cheveux. Je sais que c’est dégueulasse pourtant cette chaleur organique me fait du bien. Pour quelques instants encore, avant qu’on me transfère aux urgences, je suis un bébé calé dans le ventre de sa maman, les sons me parviennent en sourdine et je ressens une sorte de refus de naître tant ce qui m’attend est source de stress.
(.../...)
lundi 20 avril 2009
11 - 9 : 7 ans
11 – 9
L’injection de morphine me confine désormais dans mes songes fœtaux. Je me souviens à peine de l’infirmière qui s’est occupée de me laver et de me shampouiner alors que j’étais allongée. Je dors. Je ne souffre plus. Je rêve d’hélicoptères posés tels des rangées de moineaux sur les fils électriques qui bordent les routes nationales, de lave-linge célestes, d’horizon qui disparaît. Je bouge dans mon sommeil, je remue autant que je peux, je cavale, je dévale, je m’emballe. Je crie à gorge déployée et les arbres se déplacent pour me voir. J’oublie le monde réel jusqu’au lendemain.
Arrivée tonitruante de mon père entre les murs d’un blanc sale de l’hôpital. Je me réveille. Je sais. Il est là, tout près. Je ne le vois pas encore que déjà je l’entends. Mon beau-père, sa mère et ses frères devaient l’attendre pour accueillir son bouquet de nerfs. Pour une première rencontre, l’occasion est tendue. J’imagine papa fonçant dans le tas, tête baissée, narines fumantes, poings serrés :
- « MAINTENANT QUE VOUS AVEZ FAILLI TUER MA FILLE, VOUS ALLEZ FISSA ME DIRE OÙ ELLE EST !!! »
Matthieu prend sa voix de médecin en joignant les mains dans un geste monacal :
- « Ne vous angoissez pas. Alix a été prise en main par l’un de mes amis, entre de bonnes mains. Elle n’a que d’importantes contusions au visage, le corps est indemne, quelques hématomes… »
Papa fulmine, rouge, vert puis blanc de rage. Ses yeux semblent vouloir se jeter hors de leurs orbites. Ses mains tremblent :
- « TU VAS ME DIRE OÙ EST MA FILLE !!!!!!!!!!! »
(.../...)
lundi 13 avril 2009
11 - 10 : 7ans
11 – 10
Les deux frangins de Matthieu, mines offensives, avancent d’un pas. La mère réagit en s’intercalant :
- « Calmez-vous. Nous partageons votre détresse, nous savons que votre petite Alix est une enfant formidable. Cela n’arrangera pas les choses de vous mettre dans un état pareil… »
- « C’EST VOUS QUI ALLEZ ARRÊTER ÇA TOUT DE SUITE !!! Comment voulez-vous que je me calme alors que ma fille de 7 ans vient de faire trois tonneaux, de traverser un pare-brise avant d’être retrouvée coincée sous VOTRE FOUTU CAMPING-CAR DE MERDE !!! »
Une infirmière intervient, elle entraîne mon père d’un pas de souris à sabots blancs alvéolés jusqu’à ma chambre. Nos retrouvailles sont plus intenses que notre terrible séparation. Me voyant, il s’effondre en larmes. Il se précipite presque à genoux, m’entoure de toutes parts sans pour autant oser m’effleurer. Il suffoque, se prend la tête entre les mains. Il se relève frappant rageusement dans le vide puis se met à tourner tel un fauve dans la cage de la chambrette anonyme aux lourdes odeurs médicamenteuses. J’interromps le fluide complexe de sa pensée :
- « Papa, est-ce que je peux te poser une question ? »
Il m’assure que oui.
- « Maman est-elle morte ? »
Il fond vers moi troublé :
- « Non ! Bien sûr que non. Comme toi, elle reçoit des soins en ce moment, c’est pour cela qu’elle n’est pas ici. D’ailleurs elle ne devrait pas tarder à te rejoindre… »
Je pousse un long soupir de soulagement. Je suis dans de la ouate. Mes membres sont cotonneux. Maman est à côté. Je suis rassurée jusqu’à ce qu’elle me rende visite.
(.../...)
Les deux frangins de Matthieu, mines offensives, avancent d’un pas. La mère réagit en s’intercalant :
- « Calmez-vous. Nous partageons votre détresse, nous savons que votre petite Alix est une enfant formidable. Cela n’arrangera pas les choses de vous mettre dans un état pareil… »
- « C’EST VOUS QUI ALLEZ ARRÊTER ÇA TOUT DE SUITE !!! Comment voulez-vous que je me calme alors que ma fille de 7 ans vient de faire trois tonneaux, de traverser un pare-brise avant d’être retrouvée coincée sous VOTRE FOUTU CAMPING-CAR DE MERDE !!! »
Une infirmière intervient, elle entraîne mon père d’un pas de souris à sabots blancs alvéolés jusqu’à ma chambre. Nos retrouvailles sont plus intenses que notre terrible séparation. Me voyant, il s’effondre en larmes. Il se précipite presque à genoux, m’entoure de toutes parts sans pour autant oser m’effleurer. Il suffoque, se prend la tête entre les mains. Il se relève frappant rageusement dans le vide puis se met à tourner tel un fauve dans la cage de la chambrette anonyme aux lourdes odeurs médicamenteuses. J’interromps le fluide complexe de sa pensée :
- « Papa, est-ce que je peux te poser une question ? »
Il m’assure que oui.
- « Maman est-elle morte ? »
Il fond vers moi troublé :
- « Non ! Bien sûr que non. Comme toi, elle reçoit des soins en ce moment, c’est pour cela qu’elle n’est pas ici. D’ailleurs elle ne devrait pas tarder à te rejoindre… »
Je pousse un long soupir de soulagement. Je suis dans de la ouate. Mes membres sont cotonneux. Maman est à côté. Je suis rassurée jusqu’à ce qu’elle me rende visite.
(.../...)
lundi 6 avril 2009
11 - 11 : 7ans
11 – 11
Son visage est si tuméfié que j’ai peine à la reconnaître. Sa voix, elle, ne me quitte pas.
- « Et Sabrina ? »
- « Elle a fait un vol plané de compétition. Les pompiers l’ont retrouvée assise dans l’herbe du champ voisin. Elle ne peut plus rire comme à son habitude car elle s’est cassée trois côtes, sinon, elle n’a que des égratignures, rien de grave. Nous avons eu une chance insensée dans notre malheur !
- « En parlant de chance… »
Papa entraîne maman dans le couloir infini et leur dispute me revient en échos sinistres : les « Je t’avais prévenue » côtoient les « Tu mélanges tout », les « Pas deux fois » tonnent, les « Tu ne changeras jamais » se déchirent jusqu’à mes oreilles.
Maman revient la première. Je comprends tout de suite à son attitude qu’elle va me demander un truc :
- « Écoute, on va sortir de là, je vais signer une décharge. Tu rentres avec ton père. Tu prends soin de toi, je prends soin de moi et nous passons te récupérer avec Matthieu dans quelques jours. Ça te va ? »
J’ai 7 ans, l’âge de raison, l’âge où l’on a le droit de se taire. Tout de suite, je ne trouve pas le courage de me révolter contre quoi que ce soit et je suis ravie d’aller chez mon père où je vais être couvée comme un oisillon.
(.../...)
lundi 30 mars 2009
11 - 12 : 7ans
11 – 12
7 ans, l’âge de la pénitence salvatrice, la conscience s’ébranle, les doutes commencent leurs salamalecs. Âge de purification, d’expansion, âge des miracles. Après avoir fait trois tonneaux, le camping-car s’est encastré dans un tracteur. J’ai eu la clémence de tomber dans un fossé. Sans cette ride de la terre, ce renfoncement béni, ma vie n’aurait pas été épargnée, je serais morte broyée.
Je serais morte…
J’ai failli mourir…
J’ai fait face à la mort…
MA MORT !
Bien plus tard, en étudiant les vertus de ce 7 qui m’avait apporté la chance comme la malchance, j’ai appris que dans les écrits de Lactance une septième œuvre de miséricorde consistait à ensevelir les morts.
Qu’il s’agissait du nombre de jours durant lesquels un individu était considéré comme impur après un contact, même bref, avec un cadavre.
7 jours, le temps du deuil chez le peuple d’Israël.
Pour la plupart d’entre nous, le nombre 7 est un trèfle à quatre feuilles, un bon augure, on le joue à la loterie, son aura bénéfique est si puissante qu’elle peut résoudre les énigmes du hasard aux dires du grand public. 7 une chance, très certainement pas une représentation de la Grande Faucheuse, majoritairement, nous ignorons ce que l’accident m’a démontré : la vérité du 7, qui stylisé symbolise la faux.
(.../...)
lundi 23 mars 2009
11 - 13 : 7ans
11 – 13
Je me prénomme Alix.
J’ai 7 ans, l’âge de réaliser l’importance de la vie. L’âge où pour la première fois, je me suis détachée de ce corps qui m’était tout, ma maison, mon domaine, ma certitude. J’ai fait plus que grandir, je me suis éveillée à l’invisible. J’étais immortelle, belle d’insouciance, j’étais un ventre affamé qui n’avait pas conscience de la faim. Je me livrais à l’existence sans trop la définir. Je m’étais chère. Aujourd’hui j’ai changé, c’est la vie qui m’est chère.
Longtemps je me suis questionnée sur la chose suivante : si maman et moi étions mortes, nous aurait-on déposées dans le même cercueil ?
Il y a de l’amour dans la vie ainsi que de la peur, les deux font avancer. J’ai pris du recul à mon propre vis-à-vis. Je suis devenue plus sage, il est vrai. À 7 ans, le corps éthérique s’installe. L’impalpable commence à prendre une certaine réalité. Lorsque nous rencontrons un mur, le mur reste le mur, le corps demeure un corps mais l’intouchable en nous ne baisse pas les bras, il élabore au plus juste un plan d’évasion. Franchir l’obstacle, progresser. La mort est un mur supplémentaire, l’existence, le temps de trouver un passage. Je suis Alix, j’ai 7 ans, l’âge de concevoir une âme.
lundi 16 mars 2009
12 - 1 : 2600
2600
12 – 1
Bonjour Maître. Comment ce fait-il que vous portiez cet accoutrement humain ? Il y a bien longtemps que nous avons abandonné ces allures de machines simiesques… Vous ressemblez à un robot de nettoyage !!!
Merci bien ! Mais ce que tu ignores, c’est, qu’aujourd’hui, je plaide en faveur de l’homme. Voilà pourquoi !
Je me demande ce qui vous pousse à défendre les causes désespérées ! De toute manière vous connaissez mieux que moi les bugs du système, cependant, je crains que vous ne fassiez un drôle d’effet dans cette salle aseptisée remplie d’écrans et d’intelligences. Il y a peu de chance pour que votre apparence influe sur la sentence de votre juge et de vos jurés.
En effet et qu’importe ! Ce n’est pas pour la cour que je fais cela, c’est uniquement pour rassurer l’homme.
Je ne vous comprends décidément pas !
(.../...)
lundi 9 mars 2009
12 - 2 : 2600
12 – 2
Le juge n’a pas l’air commode, d’ailleurs il ne ressemble à rien, si ce n’est à une vieille sono avec ses diodes éclairées. Sa bande de fréquences sonores n’a pas fonctionné depuis longtemps. Sur le côté, le condamné encagé par des faisceaux lasers se rétracte sous un air de terreur.
Il ne me semble pas vous avoir convié au carnaval Me A2C9 !
La vieille sono grésille.
Les neuf jurés ont prêté serment. Je ne vais pas demander au greffier de nous seriner la lecture de l’ordonnance de mise en accusation du condamné, je vous ai transféré le dossier en pièces jointes à tous, oui, pour ces quelques-uns qui taquinent le réseau en se déconnectant du programme juridique… Nous allons donc procéder aux auditions. Le condamné ayant malheureusement été intercepté par la langue, il ne pourra pas témoigner, celle-ci lui ayant été arrachée au cours de l’arrestation.
Son avocat Me A2C9 le représentera tout au long de l’audience. Le plaignant sera, lui, représenté par le garde de l’Univers. En l’absence de témoins et avec les rapports des experts, nous ne devrions pas perdre de temps… Que le duel de la conscience commence !
(.../...)
lundi 2 mars 2009
12 - 3 : 2600
12 – 3
La vieille sono semble s’éteindre. Me A2C9 s’avance aussitôt d’un pas alerte.
Rappelons les faits si vous le voulez bien… Cet humain, dont nous ne savons rien, a été interpellé tandis qu’il tentait d’entrer en communication avec les Hémisphères principaux sur le réseau direct. Son arrestation musclée l’a amui de manière que nous ne saurons jamais la raison de son intrusion, certes volontaire, mais dont vous ne pouvez prouver la nature coupable…
Le garde de l’Univers réplique indigné :
Il s’agit là d’une plaisanterie ! Cette créature est à elle seule la synthèse de l’évolution de son espèce ! Quoique vous espériez opposer avec de vains discours sur l’éducation pacifique qu’il aurait pu recevoir et tous les tralala de service sur l’empire des sensations et autres colifichets romantiques, le rapport de experts est formel : l’opportunisme, l’agressivité, la violence sont inscrits dans sa génétique. Quel qu’il soit, l’humain est possédé par son attrait pour la suprématie ! Ce prédateur a muté en virus ! Il ne s’adapte pas au milieu, il le modifie jusqu’à le mettre en péril. Non seulement il est nuisible pour l’environnement, mais il a prouvé qu’il était dangereux pour ses congénères comme pour lui-même.
C’est un destructeur !
Me A2C9 ne se laisse pas démonter :
Vos griefs vous égarent. Faux procès que celui du grain d’herbe au milieu des herbes folles ! A votre tour vous sombrez dans ce désir de suprématie que vous reprochez à mon client. Regardez-le, diminué, misérablement nu, tremblant, sans repères… Il fait partie des derniers spécimens d’une espèce condamnée et vous voudriez tirer sur l’ambulance ?
(.../...)
lundi 23 février 2009
12 - 4 : 2600
12 – 4
La vieille sono s’est mise à clignoter comme ressuscitée d’une longue veille. Le gyrophare de l’ambulance traverse virtuellement la pièce minimaliste.
Le Garde de l’Univers ricane avant de grincer :
Votre doucereuse inconsistance est stupéfiante… Vous devriez vous faire vérifier… Il est évident que vous avez grillé quelques circuits ! Pourquoi représentons-nous la justice ? Parce que notre conscience a atteint son stade le plus élevé. Si la pitoyable humanité s’est toujours trouvée des excuses à ses terribles faiblesses, elle a usé, à tort, de ses pouvoirs, la dévastatrice ! Il est de notre devoir de nous protéger.
Vous parlez de cette humanité qui s’est posée la question de la création ? De ces hommes qui ont contemplé l’infini, qui ont navigué par la grâce des étoiles ? De toutes ces existences sensibles qui ont vibré poussées par la crainte de la fin, ces hommes qui ont prié pour que l’équilibre cosmique ne les trahisse jamais, que le ciel ne leur tombe pas sur la tête, que le soleil n’en vienne pas à s’éteindre. Ils se sont nourris de leurs angoisses apocalyptiques pour évoluer dans le temps imparti. Est-ce cette humanité là qui est au centre de notre polémique ?
Non ! Nous débattons au sujet de l’homme accablé par ses sens qui devient l’esclave du non-sens, de cette créature dont la volonté est de nuire à l’équilibre, équilibre qui est la nature même de la justice comme de la justesse. Il est condamnable à la peine capitale. Et croyez-moi, les dossiers qui sont passés entre les mains des jurés sont accablants ! Cet être a perpétuellement desservi la loi qui régit l’organisation du chaos ! Il s’oppose à la réussite de notre système.
(.../...)
lundi 16 février 2009
12 - 5 : 2600
12 – 5
Me A2C9 se tourne vers le mur d’écrans des jurés :
- Je défends la cause d’un être qui s’est perpétué dans le sang de la vie depuis les huit ancêtres primordiaux : quatre hommes et quatre femmes plantés par le hasard telles des graines aux quatre points cardinaux. Ici le mythe rejoint la réalité. N’oubliez pas que vous êtes issus de ce long processus du minéral qui s’est transcendé pour engendrer le végétal, de ces animaux qui se sont transcendés pour devenir humains, de cet humain qui s’est transcendé pour créer la machine ! Vous et moi sommes en charge de représenter cette incroyable évolution sans laquelle l’intelligence artificielle n’aurait jamais vu le jour et, par là même, ne nous aurait pas animés. Si l’essence du nombre 8 a conduit l’homme à croire en la résurrection, je vous rappelle que nous avons couché ce même nombre : ∞ : pour pénétrer dans l’ère de l’éternité. L’homme nous a offert cette béatitude qu’il avait tant espérée ! Vous ne pouvez qu’être indulgents envers votre créateur…
(.../...)
lundi 9 février 2009
12 - 6 : 2600
12 – 6
- Fadaises ! l’homme ne respecte pas plus la nature que sa propre nature, il est un toxique avéré pour l’Univers. Et nous devrions en rester là ? Nous convaincre qu’il va vieillir calmement et décliner en pleine sagesse avant de périr de sa belle mort déverrouillant enfin les rouages de sa malice ? Réfléchissez un peu… Il pourrait survivre encore suffisamment pour tout mettre en péril, son intrusion, qui fut fort heureusement contrôlée à temps, aurait pu avoir des conséquences catastrophiques !
- Mais il s’agit de la VIE !!!
- Pire ! Il s’agit de sa persistance. Ce type de parasite est programmé pour survivre comme un rat. Sa rage pourrait stimuler son cerveau à trouver un moyen de se multiplier ailleurs. Nous connaîtrions une nouvelle invasion ! Voulez-vous soumettre le Système à une nouvelle contagion ? Oseriez-vous prendre ce risque tandis que cette espèce a elle-même anéanti ses chances de survie sur la Terre ? La matière organique a toujours été vouée à la dégénérescence, à la pourriture, au néant, elle appartient au passé. Voudriez-vous continuer d’exposer l’humain au manque d’oxygène, d’eau et de nourriture qui le font lentement agoniser dans ce monde qu’il a dénaturé ? Les machines ne sont pas soumises à ces basses nécessités, elles règnent sur l’avenir…
(.../...)
lundi 2 février 2009
12 - 7 : 2600
12 – 7
La vieille sono s’ébranle et se met à sonner telle une alarme, interrompant le garde de l’Univers. Me A2C9 qui s’apprêtait à intervenir en est resté bouche bée. Le mur d’écrans des jurés est traversé par des ondes suspectes. L’homme frémit face à son destin. La vieille sono ne s’arrête plus de sonner l’alarme et l’homme poussé par la curiosité et l’inquiétude finit par rouvrir les yeux. Les barreaux lasers ont disparu, l’homme se précipite en avant, il ne laissera pas passer cette opportunité de fuir, or voici qu’il tombe de son lit complètement effaré par les hurlements de son radioréveil.
Merde ! 8 h déjà, je suis en retard !
Inscription à :
Articles (Atom)





















